L’auto-école. Un lieu sordide où des adolescents en jogging Adidas s’entassent pour répondre à des questions sur des priorités à droite et l’autorisation de stationnement les jours impairs. Se garer en épi ou en bataille, s’engager en premier sur une voie rétrécie, à combien rouler sur cette section d’autoroute, la distance à respecter pour ne pas mettre autrui en danger. Le système est bien huilé, lorsque l’adolescent répond correctement aux questions durant plusieurs sessions il gagne son ticket d’or pour passer le code de la route. Les petits boitiers sont certes amusants, mais les chaises sont inconfortables et grincent dans le silence qui entrecoupe les questions posées par une voix robotique et féminine. Personne ne se parle, personne n’est ami avec ses compagnons de code ; pourtant tout le monde passe le code en province, mais elle se retrouve toujours toute seule sur sa chaise en plastique qui grince. Il y a bien des gens qu’elle a croisés dans l’unique rue du centre-ville, mais elle ne connait même pas leur prénom, ils viennent d’autres lycées, ont une autre origine sociale, et finalement elle ne peut que partager un sourire gêné avec eux lorsqu’une question est capillotractée ou trop cheloue. La seule personne qu’elle aime bien ici, c’est la fille de l’accueil, elle est douce et lui sourit tout le temps. Elle sait bien qu’elle n’a pas envie d’être là, qu’elle va passer son permis juste parce qu’elle habite dans une ville de province, alors qu’elle va déménager bientôt, dans une ville où l’on ne conduit pas de voiture, où l’on s’assoit dans un grand ver automatisé que d’autres appellent la rame de métro. Elle y montera une fois dans la cabine du conducteur de la ligne 10, et ils rouleront ensemble sur quelques stations. Est-ce qu’elle oserait encore interpeller l’homme lors de son changement de poste sur le quai, et lui demander de grimper dans sa cabine, juste comme ça, pour voir? Bref, elle sait que passer le code n’est pas une de ses priorités, mais elle veut se fondre dans la masse. Elle y passé tellement d’heures dans cette salle aux rideaux tirés, avec au fond la petite pièce où les moniteurs boivent un café avec trop de sucre. Elle la connaîtra cette salle, car elle pleurera lors d’une leçon de conduite, et le moniteur l’emmenera dans cette petite pièce où elle boira elle aussi un café soluble trop sucré sous les regards lourds de sous-entendus des autres élèves. Néamoins, elle n’avait eu aucune envie de flirter avec ce moniteur, il avait juste été trop dur avec elle lors d’un créneau et il faisait amende honorable en l’entrainant partager un café, avec lui qui a le permis, qui est le parfait petit produit de province. L’aimait-elle un peu plus que l’autre? Celui qui l’emmenait chercher ses potes à leur domicile et faisait des doigts d’honneur à ceux qu’il reconnaissait sur les trottoirs. Alors oui elle rigolait, ça c’est sûr, mais elle avait quand même loupé son permis la première fois, faute de pouvoir faire des doigts d’honneur aux passants. On en était pas encore là, puisqu’elle est toujours assise sur cette chaise trop bruyante à presser A, B, C ou D pendant une heure. Elle passera le code une première fois et l’examen tiendra lieu sur la base militaire de sa ville, appelée la base 105. Elle loupera son examen, pas de beaucoup non. Une erreur de trop. Mais les mois passent, et à la rentrée elle va partir, il faut donc faire vite. On l’inscrivit à un stage de formation accéléré et intensif, à peu près cinq heures de code par jour pendant trois jours. Il fallait bien ça pour qu’elle imprime les sorties de rond-point et autres panneaux triangulaires. Elle ne se lève plus à la fin des sessions, elle reste assise toute l’après-midi au même endroit, désormais tout à fait à l’aise, comme chez elle. Elle dit bonjour aux joggings Adidas, et voit même passer un sac Longchamp, l’original, de temps en temps, à qui elle ne dira jamais bonjour. Il y a des différences aussi larges que des ravins, et elle n’a pas le temps ni l’énergie de construire un pont entre chaque crevasse. Elle se rend compte qu’il y a là un garçon comme elle, assis depuis trois sessions. Soudain, elle réalise qu’elle sent le graillon et elle se demande s’il peut le sentir depuis sa place. Elle ne sait pas s’il est en stage intensif lui aussi, ou tout simplement passionné par la théorie de la conduite. Elle ne se souvient pas s’ils ont souri lorsqu’ils se sont croisés du regard, ni même s’ils se sont croisés du regard tout court, mais elle sait qu’elle ne l’a jamais vu avant, que ce soit ici ou en ville. Il est tout bonnement apparu, le jour où elle sentait le graillon. En sortant de l’auto-école ce jour là, elle a besoin de marcher, il est encore tôt. Il est encore tôt et il fait beau. Elle porte sa robe noire avec des fleurs rouges, qui est repliée à la taille pour en faire une longue jupe. Face aux magasins Printemps, signe de toute bonne ville à moyenne densité, elle s’apprête à traverser, quand elle reconnut le garçon de l’auto-école. Il lui jeta un regard en coin et lui tendit la main, comme pour la lui serrer, mais à la place il y glisse un bout de papier sur lequel est griffonné un numéro de téléphone et un prénom. Ah bah ça alors! comme dans un film de Klapisch. Elle a pensé que c’était sûrement une blague, qu’elle allait se retourner et le voir ricaner de sa naïveté. Mais quand elle s’est retournée et il avait juste disparu. Quels sont les messages qu’ils se sont échangés ce soir-là et tous les jours qui suivent, elle ne s’en souvient pas, mais ils se sont revus rapidement, peut-être même pendant une session de code. Elle lui a prêté un de ses pulls Lacoste, le blanc, trop grand pour elle, acheté à Emmaüs. Lui, un foulard en soie Hermès, un vrai, qu’elle porte pour aller boire des demi au bar avec ses amis. Elle fait même une tâche dessus, mais elle s’en fiche un peu, elle ne sait pas vraiment prendre soin de ses affaires. Il lui raconte qu’il est riche, très riche, mais elle voit bien qu’il est triste, qu’il y a quelque chose qui cloche chez lui, comme un ressort cassé. Elle est persuadée qu’il aurait tout abandonné, là tout de suite, juste pour se sentir profondément heureux rien que dix minutes. Un jour alors qu’ils surplombent la ville, il a remonté la manche de son sweat, et elle a vu les marques, peu profondes mais nombreuses, sur son avant-bras. La peau avait rougi et gonflé, là où le bout de verre s’était posé. Avait-il fait ça pour l’impressionner? Ou lui faire peur? Elle se sent complètement impuissante face au garçon de l’auto-école. Pour lui porter chance le jour de son examen, il lui a apporté son doudou d’enfance, c’était un petit lapin gris, vieux et doux, avec une odeur un peu sucrée. Ça lui a porté chance, elle a réussi son examen. Ils ont même été lui acheter une Sophie la Girafe car elle lui a confié que c’était son jouet de naissance – comme l’ensemble des bébés français des années 90, mais qu’elle ne l’avait plus depuis bien longtemps, perdu entre deux déménagements de ses parents. Alors il a tenu à ce qu’ils aillent dans une grande surface et à lui offrir une nouvelle Sophie, absolument vierge de toute morsure, qu’elle a toujours quelque part dans un carton dans un garage. Le jour où elle a décidé de ne plus le voir, elle a posé le lapin en peluche sur le pilier de son portail pour qu’il vienne le chercher – elle ne sait pas où il habite, et lui son pull sur un banc où ils avaient l’habitude de s’assoir. Elle est arrivée trop tard pour le récupérer, le pull. Quelqu’un l’avait déjà pris. Ou alors il a menti et l’a gardé – elle préfère autant croire à cette deuxième hypothèse. Le lapin avait lui aussi disparu, mais dans les mains de son propriétaire. Il a laissé une lettre à la place, parfaitement manuscrite. Elle aussi est dans un carton, toujours dans son enveloppe. Il y parlait d’amour. Peut-on vraiment aimer quelqu’un quand on s’aime moins qu’on aime un éclat de verre.
Elle m’a dit que ma vie serait du miel si je le voulais, mais je préfère mettre de l’huile de coco et de l’huile de ricin sur mes cheveux plutôt que de vouloir quoi que ce soit. Les nuages de l’autre côté de ma fenêtre sont sombres, menaçants et gorgés de la pluie qui ne tombe pas, comme en suspend. Elle non plus ne veut rien, rien d’autre que de rester assise dans son nuage. C’était plus facile de brûler dehors que de se noyer dedans. Me revoilà clouée à ma chaise, retour à la case départ. Pour une gorgée de vin blanc de trop. Pas le Gavi, non lui ça allait, il était élégant, fin et ne me voulait pas de mal. Le dernier par contre – aussi vierge d’identité que le soldat inconnu, était comme un ennemi sournois, celui qui te pille de l’intérieur, le cheval de Troie du vin. Il roule sur ton palais, macule tes dents et fait couler la salive sur ta langue. À l’intérieur de ton estomac il vient donner une petite claque au démon qui s’y trouve, pour le réveiller et lui proposer une liste de choses stupides à faire, qui vont d’envoyer un message bien épelé mais embarrassant à rouler en voiture sur l’autoroute en direction d’une boîte de nuit de province, d’être attaché sur une chaise par du chatterton et projeté dans une pente à prendre un noctilien dans Paris. La liste est longue, ridicule et fantasque. Ce vin blanc, il n’est pas bon, tu ne l’aimes pas, tu le trouves même un peu dégueulasse, mais vas-y gaiement car on te ressert, alors tu acceptes non sans un petit plaisir coupable. Celui d’être sur ce toit, avec le soleil qui se couche, un épais pull marine qui appartient à une autre sur les épaules ; un peu plus et on aperçoit le stade d’Arsenal qui n’est pas loin, et la maison aux imposantes statues canines. Rien d’autre n’a d’importance à ce moment-là, ces trois derniers mois sont tombées aux oubliettes, pour une gorgée de vin blanc de trop.
Elle m’a dit que ma vie serait du miel si je le voulais. Si je le voulais.
J’ai marché dans l’herbe haute brûlée par le soleil, après avoir traversé le pont au cornichon. Il y avait un petit bateau qui passait avec, sur sa coque avant, un chien blanc. Il ressemble étrangement à George the dog. Ce chien que tout ceux qui ont un jour arpenté le quartier de Shoreditch connaissent. Je tenais mollement le guidon de mon vélo, habituée des environs, je ne prêtais pas vraiment attention à là où j’allais ou au chemin que j’empruntais. Je portais ma petite combinaison bébé kodak, comme elle disait, celle rayée bleu marine, rouge et blanc. J’ai brossé mes sourcils, ils paraissent plus fournis. Juste au cas où. Au cas où quoi? Juste au cas où je me retrouve dans une situation où je me dis « j’aurais dû brosser mes sourcils », ça peut arriver. Prévoir le coup, toujours. Alors mes sourcils brossés et moi on a posé notre vélo au milieu des orties, que je brave en simples birkenstock, les pieds autrement nus. Peu importe les orties et les ronces, j’avance vers les grands sureaux pour en cueillir les fleurs blanches. Un pote chef m’a montré la fleur correcte à trouver, pour éviter de m’empoisonner avec une mauvaise plante, comme le mec dans Into the Wild. Film qui m’a énervée par ailleurs, pour son hypocrisie, et pour bien d’autres raisons que j’ai depuis oubliées. Je range les gens dans deux catégories bien distinctes : ceux dont Into the Wild est l’un des films favoris, et les autres. C’est sûrement très réducteur mais il faut bien organiser le monde autour de soi, lui donner une grille de lecture, des bons et des mauvais points. Alors oui ce film à la con c’est un très mauvais point. Mais tout peut être sauvé par la combinaison d’un bon signe astrologique et de son ascendant. Le signe lunaire est un plus, mais soyons sérieux, peu de personnes connaissent leur signe lunaire. Et encore moins ce qu’il représente, c’est-à dire, les émotions, les peurs, les humeurs, les obsessions et j’en passe. Le mien est en gémeaux, et ça c’est bien le bordel. C’est moi quand je suis toute seule dans mon lit et que je n’arrive pas à dormir à trois heures du matin, c’est moi quand je panique en attendant un message, c’est moi quand finalement je reçois ce message mais que ce n’est pas ce que j’espérais, c’est moi quand je rigole toute seule, c’est moi quand j’ai une boule d’énergie dans le coeur, c’est moi quand j’ai une épiphanie. Ça cogite, ça s’adapte à tout et tout le monde, ça mute, ça part dans tous les sens. Je n’ai pas de crise d’adolescence, ni de crise des 25 ans, non plus celle des 30 ans, des 40 ans et j’en passe, mais une crise continuelle, à chaque seconde de mon existence. Tout est possible, tout est contingent, tout peut se passer ou non, et ça, ça donne le tournis. J’y pense, brosser mes sourcils, c’est si trivial, si commun, mais brosser mes sourcils c’est l’une des choses que je peux contrôler, tout en gardant ma lune en gémeaux.
Impossible de dormir, les yeux sont grands ouverts dans le noir, seule la lumière de la lune se reflète dans le miroir circulaire accroché au mur, créant sa jumelle à l’intérieur de la pièce. Il fait trop chaud sous la couette, c’est à cause des plumes dans le duvet. Alors elle sort sa jambe qu’elle enroule au dessus de la couette, mais ça lui donne encore plus chaud, comme enroulée autour d’une présence. Sors de là, sors de mon lit, tu n’as plus rien à y faire, pense t-elle. Elle repousse le tout du pied, rageusement, fous moi la paix! et s’allonge sur le dos, les bras en croix, essayant de respirer par le ventre, comme si elle écoutait une méditation guidée, la dernière chose qu’elle avait bien envie de faire. Pourtant il est deux heures du matin, pourquoi n’est-elle pas fatiguée? Elle est agitée, et pas seulement physiquement. Elle entend la petite fille dans la pièce du dessus, qui se met à gémir et pleurer, probablement perdue dans un cauchemar. La lumière du couloir s’allume, elle entend des pas, ceux du père qui ouvre la porte de la chambre de sa fille pour la calmer. Les gémissements s’atténuent. Des pas, de nouveau, puis la lumière s’éteint. C’est dommage car pendant cinq minutes elle ne pensait plus à elle, mais aux cauchemars de la petite fille. Et finalement, elle revient à elle-même et s’interroge, que se passe-t-il si elle fait un cauchemar désormais, comme elle avait l’habitude d’en faire, quand elle se redressait dans le noir, qu’elle s’asseyait sur le lit et qu’elle prononçait un vrai charabia, ou qu’elle gémissait aussi parfois, apeurée. Comme cette fois au centre équestre de Jouy-sur-Eure où elle avait réveillé les autres, la nuit qu’ils avaient tous passée dans le foin, après une veillée où l’un des garçons lui avait appris le mot vénère. C’était la première fois qu’elle se rendait compte qu’il lui arrivait d’être somnambule. Aujourd’hui il n’y a personne pour allumer la lumière, lui caresser le dos et la rallonger. Personne pour lui dire que ses cauchemars ne sont pas la réalité. Personne à réveiller quand elle a les yeux grands ouverts dans le noir depuis maintenant trois heures. Alors elle se parle toute seule, se tapote la cuisse pour se témoigner de l’affection, tourne mille fois dans sa main une pierre de quartz rose pour s’occuper les mains, déverrouille son téléphone car elle a peut-être reçu un message depuis, mais non rien, personne n’est réveillé à cette heure-là, et même si c’était le cas, sûrement pas en train de lui envoyer un message. Elle se traite de saucisse car elle sait pourquoi elle n’arrive pas à s’endormir, elle pense trop, elle crée des petits scénarios dans sa tête qu’elle réalise ensuite avec peu de moyens. Cette nuit-là elle est contrariée, elle repense à son après-midi, à quand elle a crié au téléphone, avec les gens autour qui l’entendaient, mais il fallait qu’elle crie, il fallait qu’il entende ses mots de sa bouche, encore. Elle l’aurait frappé s’il avait été là. Mais elle a crié. Et crier c’est comme frapper, ça fait tout aussi mal, et pas seulement à celui qui intercepte le cri. C’était tous ces petits films qu’elle passait et vivait dans sa tête, au lieu de fermer les yeux et de regarder ses pensées avec détachement, comme un paysage depuis un train à grande vitesse.
La fin d’une histoire peut être décevante, si insignifiante qu’on la qualifie de non-évènement même. Rien de plus qu’un sachet en bioplastique compostable rempli d’un tee shirt fraîchement lavé, une culotte blanche en coton – propre elle aussi – une photo prise à l’étranger et un mobile fait de bois, de laine et de petites clochettes dorées. Le sachet est tout doux sous la pulpe de l’index. On ouvre la porte, en tournant la clef dans la serrure car personne n’est sorti de la maison aujourd’hui, on jette un oeil anxieux au monde extérieur – il y a trop de soleil, il fait trop chaud, c’est presque désagréable – et lorsqu’on baisse le regard, on le voit, ce petit sachet légèrement vert, fait pour y jeter les épluchures et le pain rassis. Mais à la place, on y a jeté mes affaires, on a composté une partie de mon histoire. Après tout peut-être que ça fera un bon engrais. Je l’ai pris entre mes doigts, ce petit sachet, tout craintif, comme s’il s’excusait d’être là, de déranger, de remuer la boue qui était finalement retombée, lentement. Comme un café turc, attendre que le marc de café se dépose au fond de la tasse avant de la porter à ses lèvres. Alors j’ai reposé le sac et j’ai attendu que les émotions en tapissent le fond, puis tout doucement je l’ai vidé, en prenant soin de ne renverser aucune d’entre elles sur le parquet de ma chambre. Je venais tout juste de passer l’aspirateur.
Une relation comme celle de deux soldats qui s’entraident pendant la guerre. C’est fort, c’est vrai, mais quand on rentre chez soi, on veut retrouver ses proches, pas le soldat qui porte nos stigmates, et on préfère jeter la médaille de mérite plutôt que de la chérir comme une relique, qui est seulement maudite. D’abord on l’oublie dans une poche, puis on la glisse dans un tiroir plein de cochonneries, un vieil Ipod qui ne fonctionne que si on le charge en même temps, un pass Navigo périmé, une recette de pesto de basilic écrite à la main, des photos de gens dont on a du mal à se rappeler le son de la voix. Malgré tout, ça me revient, cette soirée au Passing Clouds. On avait bu des bières avant, beaucoup de bières, et on avait beaucoup fumés aussi. J’avais démissionné, c’était ma leaving party. On était au pub, car oui c’est toujours là qu’on atterrit, pour fêter les arrivées et fêter les départs. Il y en avait tant, de départs. Ici, personne ne reste. On avait beaucoup utilisé le photomaton à l’intérieur du pub pour avoir des images à montrer de notre soirée. Je ne parle plus à aucune de ces personnes, pourtant j’ai travaillé neuf mois avec elles. Neuf mois. Une gestation. Mais après tout ici, personne ne reste. Je me souviens de leurs rires maintenant. Après des litres de bières en terrasse, on a commandé des Uber. Une voiture ou deux voitures? Je ne sais pas, je ne sais plus qui était là, avec moi et les filles du photomaton. Les inconnus de ma leaving party et moi on étaient tous là, une heure plus tard, à faire la queue sur un bout de trottoir sale pour entrer au Passing Clouds. Évidemment à partir de là c’est encore plus flou, mais j’ai le souvenir d’un concert reggae slash jungle slash dub. Évidemment je vous dis, c’était flou. J’ai tapé sur internet, le samedi cinq août deux mille seize c’était l’une des soirées pour les dix ans du club, les dix ans du Passing Clouds, juste avant qu’ils ne soient mis à la porte définitivement. Mais le samedi cinq août deux mille seize ils faisaient encore la fête. Et moi je fêtais mon départ, celui sans plan b, celui où j’écris dans un carnet rangé dans ce même secrétaire, il y a donc quatre ans que « je démissionne et ne souhaite pas retrouver de travail », le courage de partir sans filet de secours. Internet m’apprend que ce soir là Mc Xander jouait. En tapant images dans Google, effectivement je me souviens de lui, de ses dreads et de son bouc. Quand son set s’est terminé, on est montés au premier étage, qui est l’endroit de cette planète, je pense le plus mystérieux pour moi. Je me souviens bien mieux des toilettes – quelque part dans le club – que du bar, des canapés, petites tables, rideaux et des lampions qui n’existent que sur les photos de mon écran. Il me semble que les couleurs étaient chaudes, du rouge, du jaune, des couleurs de babos j’ai dû dire. Il y avait toujours une fille qui maquillait nos visages avec des glitters. Je m’asseyais maladroitement sur un tabouret et elle dessinait sur mes paupières, mes tempes et mes joues, avec son pinceau très fin, tout doux, qui chatouillait la peau. J’espère lui avoir déjà donné des sous, mais je préfère être sincère avec toi, je ne lui ai rien donné, jamais, ou alors une pièce de ten pence, car je pensais qu’elle n’existait pas vraiment, qu’elle était une création de mon imagination, comme une elfe. Alors qu’en fait, c’était pas une elfe, mais une vraie fille, qui comptait sur ses tips pour se payer son déjeuner du lendemain. On fait tous des erreurs. Bref, des paillettes plein la gueule – car oui c’était vraiment ça – on se retrouvait tous au hasard, quelque part, à boire quelque chose. Je crois qu’on me poussait à boire des trucs dégueulasses comme des vodka orange ou pire, des vodka redbull. Je tolérais encore la caféine à cette époque. Mais finalement ce que je voulais vous raconter ce n’est pas Mc Xander, ou cette elfe exploitée, mais le souvenir le plus intense que j’ai du Passing Clouds. Tu sais quand tu montes au premier étage, il y a toujours un vigile, car il y a une porte, la porte de derrière, une issue de secours qu’il garde toute la nuit, juste au cas où. Et il y a un piano. Et cette nuit – je m’étais sans doute perdue moi et toute ma compagnie – il y a un garçon. Il porte une robe, ou une robe de chambre, ou un peignoir, ou une tunique indienne. En tout cas il porte un vêtement très fluide, que j’appellerai robe. Au pied de l’escalier, entre le piano et le vigile, il y a un garçon en robe. Lui aussi a des paillettes sur le visage, et surtout il danse. Mais il danse, vraiment. Ce garçon, il se dandine, les bras au dessus de la tête, il fait tourner son habit, il est heureux, ça se voit. Personne ne me croit quand je raconte cette histoire, car aucune des personnes présentes cette nuit-là n’a de souvenirs de ce garçon en robe qui danse au pied de l’escalier, entre le piano et le vigile. Mais moi je me souviens, il était là. Ou peut-être qu’il était seulement là pour moi. Je lui ai adressé la parole, parce que lui aussi il était un peu magique à mes yeux. Je lui ai posé une question, sans doute, pas timide pour un sou avec la vodka de mon orange. Et il m’a répondu qu’il dansait, qu’il dansait comme ça toutes les nuits où le club était ouvert, au pied de l’escalier entre le piano et le vigile. Il dansait la nuit car il ne voulait pas travailler le jour, et c’était ça qui le rendait heureux. Il s’est évaporé derrière les portes fermées du Passing Clouds, avec l’elfe et les vodka. Quel rapport avec les soldats? Ah oui, c’est vrai, les soldats… Et bien la maudite médaille, on la sort du secrétaire, et on la jette à la poubelle, car contrairement aux histoires du Passing Clouds, celles des soldats qui s’aiment trop dans les tranchées mais plus du tout à la maison, on les a trop entendues.
Enfant, j’avais accroché sur l’un de mes murs un poster format cinéma, celui du film Wild Wild West, avec Will Smith et Salma Hayek. Je n’ai absolument aucune idée du pourquoi j’avais récupéré cette affiche auprès de mon frère et quelles raisons m’avaient poussée à l’afficher juste au dessus de ma tête de lit, comme si j’avais choisi de me définir exclusivement par cette oeuvre mal notée sur IMDB. Enfin, c’était soit ça, soit La Plage, et je n’étais pas team DiCaprio lorsque j’étais enfant, je ne voulais pas voir son gros visage poupon me dévisager toute la nuit. Je préférais apparemment l’esthétique pseudo western, deux types sur fond orangé ambiance crepusculaire, ainsi qu’une structure métallique en forme de tarentule géante qui crache du feu. En forme de tarentule. De tarentule. Alors que depuis toute petite je suis arachnophobe. Quelle sorte de jeu masochiste mon moi enfant jouait donc avec lui-même. Pourtant je me souviens que lorsque j’avais peur la nuit, j’invoquais Will Smith comme un garde du sommeil. Ça ne fonctionnait pas vraiment, mes cauchemars étaient peuplés d’araignées et quand je me réveillais, tôt le matin, et qu’il faisait encore sombre dans ma chambre dont les volets étaient fermés, je les voyais grouiller sur le sol, leur corps noir, poilu, enflé, pressé, dégueulasse. Et j’attendais dans le noir qu’elles regagnent mes songes et quittent ma chambre jusqu’à la nuit suivante. La lumière du soleil finissait par pénétrer la pièce et les silhouettes sur ma moquette beige disparaissaient. Je pouvais crier maman pour lui signifier que j’étais bien réveillée sans qu’elle ne marche sur les araignées de mes nuits.
Le déconfinement aux belles saucisses
Plus fort que de rater son confinement, rater son déconfinement. Ne pas sauter sur l’occasion pour organiser un barbecue aux belles saucisses bien dodues avec ces potes qui nous ont tellement manqués alors qu’on habite à deux rues. Merde, on est déconfinés, mais mes potes ils habitent à deux heures de train, de l’autre côté de la Manche, et en fait en vrai c’est plutôt à 5 ou 7 heures qu’ils habitent, porte à porte. Et l’Eurostar c’est pas envisageable, passer la frontière c’est pas envisageable, organiser un barbecue avec de belles saucisses c’est pas envisageable, voir mes potes et ma famille c’est pas envisageable. Un constat amer se présente à moi, j’ai raté mon déconfinement. Je continue d’errer seule, entre les groupes d’amis qui ont un ballon. Je hais les ballons. J’ai une peur irrationnelle des ballons. J’ai peur de le recevoir sur la tête et d’être assommée par leur foutu ballon de foot, alors que je n’ai rien demandé, je partage juste avec eux le même espace extérieur et ouvert à tous. Mais ça y est, le groupe a repris le pouvoir, il est omniprésent, il respire la crème solaire, la canette de bière dans le sac en toile, la petite couverture pour éviter l’empreinte de l’herbe sur les genoux, le mölkky lascivement étendu sur le sol, les tétons des hommes à l’air, les tétons des femmes toujours pas. Mais, absolument tout le monde en maillot de bain, nonchalamment étendus à même la terre. Ça fait des apéros à tout va, comme fraîchement libérés de la guerre, ça s’encanaille dans les forêts, les parcs, les bouts de trottoirs, les capots de voiture, ça va même se baigner dans la rivière putain. Mais quel affront. Les bons soldats portent encore leur masque, mais les autres, ceux qui savent se déconfiner, ceux qui vivent quoi merde, ils s’enlacent, se touchent, se caressent, partagent leur goulot et veulent être les premiers à montrer que quand même ils ont plein d’amis, et toujours bon goût, regarde ce petit vin que j’ai découvert pendant le confinement oui oui je me faisais livrer du vin par ma petite boutique du quartier bah oui faut bien faire vivre les commerçants du coin un petit nature tout doux il ira bien avec le pâté de maquereau pigeon confit bao sourdough starter viande maturée que t’as fait quand tu étais enfermé. Montrer qu’après deux mois on a rien loupé, qu’on a rien raté, qu’on est toujours là dans les bons coups, que les cuisiniers se sont nos copains donc moi je vais dîner dans un petit appartement tout à fait adorable petit rassemblement avec mes amis cavistes chefs journalistes chercheurs d’or. Soudain les nouvelles résolutions, tu sais, celles de ralentir, de se recentrer, d’accepter, et ben elles se cassent la gueule, pour laisser revenir le monstre social qui se cache en chacun de nous, la popularité qui nous a manqués pendant deux mois, il faut s’en gaver, s’en féliciter, se dire ah oui c’était bien ce temps pour moi ce silence je ne m’habillais même plus mais non je te jure pas de maquillage de soutif je lisais je méditais j’avais coupé les réseaux sociaux c’est pas dingue ça attends attends tu peux mettre ton verre un peu plus comme ça? et recule toi. Je vais faire une story.
Une affiche. Il avait récupéré une simple affiche de la pochette de l’album de 2008. On avait bu un coup au MacLeod avant, lieu le plus proche du concept de pub, où tous les mineurs – et je ne parle pas ici des hommes taupes – des lycées publics et privés environnants, se retrouvaient pour boire des monaco trop sucrés, mais avouons-le délicieux. Ah et d’ailleurs, on ne buvait pas des verres de monaco, mais des pichets. Happy hour, un prix dérisoire pour un pichet de bière, sans doute de la 1664, de la limonade et du sirop de framboise. Le MacLeod c’était l’endroit idéal pour apercevoir son crush et feindre de l’ignorer, écouter des mecs bien trop vieux pour être là parler du shit qu’ils ont chopé – c’est de l’afghan, être paf mais se sentir protégée par cette masse informe, amicale et juvénile, se partager les noms des autres, de ceux qui ne font pas partie de notre bande ; alors on mate, on se jauge, on rigole, on est biens, on ne vit pas dans le passé, et pas encore dans le futur, on est juste là, à dissoudre nos peurs presque adultes dans des pichets de monaco trop sucrés. On a sans doute bu deux voire trois pichets ce soir là, avant d’aller voir Sébastien Tellier, ses cheveux longs et son piano. Il y a un grand mur d’enceintes, dont je suis très proche, les acouphènes du lendemain ne mentent pas. Il chante La Dolce Vita de Christophe, et dans la salle une vraie Elsa crie C’est moi, Elsa! et on pense tout à coup que tout tourne autour de nous, de la bête dont on est chacun un membre, que tout tourne autour de ce moment, cette chanson et la vraie Elsa qui dans la salle. On pense que c’est éternel, on se croit éternels. Les pichets de monaco suffisent à créer la fièvre de cette soirée, où je grimpe aux lampadaires, où il met une fleur derrière son oreille et où on jette des poteaux. Pourquoi? Parce qu’on peut. Il a récupéré une affiche de ce concert. Il y a découpé quelques lettres pour lui et la bande. Et il m’a donnée l’affiche estropiée, le corps d’une femme nue, seulement creusée par le manque de quelques lettres au nom de Sébastien. Je n’ai compris que bien plus tard, qu’il m’avait fait le plus beau des cadeaux, un souvenir dont il a lui aussi gardé une partie, la lettre B ou S restée dans un coin de son portefeuille, peut-être. Car cette nuit-là, c’était autant la sienne que la mienne.
Quarante kilos, c’est pas grand chose, c’est un sac un peu lourd, un sac de peau, d’os, de sang et de poils. Ah, et de varices aussi. Je n’étais pas grosse, je vous dis, pas plus qu’un sac un peu lourd. Pourtant, comme mon corps est vivant, il bouge, il se distend, se recroqueville, se dilate, se boursoufle et se dégonfle. Un corps mouvant comme des sables, qui dévore ceux qui lui marche dessus. Sur la peau, des cicatrices faites par des sécateurs et des arbres trop hauts, une tache de naissance crantée sous le genou gauche, des centaines de grains de beauté, partout, vraiment partout, du sang bleu dans le creux des bras, et des varices. J’avais dix-huit ans, pas d’enfant dans le ventre, pas pris de poids, mais mon corps est vivant, et j’ai des varices. De fines lignes violettes et bleues qui tracent des hiéroglyphes sur mes cuisses. La preuve à l’encre indélébile que mon corps se déconstruit, se brise, se bruise, explose, mais que malgré tout, il est toujours là, entier ; de simples faisceaux translucides qui me murmurent à l’oreille que rien n’est figé, que les corps changent, sont en devenir. Pourtant je me souviens bien de la réaction d’un de mes premiers copains – l’un de ceux qui te mettent des bâtons dans les roues pour toute ta vie avec les complexes qu’ils ajoutent sur ta liste déjà bien trop longue – que mes varices, son frère médecin pouvait les enlever. QUOI? Déjà j’apprenais ce qu’était une varice, mais surtout, mes varices elles font parties de mon corps, les enlever, c’est enlever une partie de moi, c’est nier que je suis un sac un peu lourd, fait de peau, d’os, de sang et de poils. Enlever mes varices, c’est lisser ma peau, aplatir mon corps, le rendre inoffensif. Je ne lui en veux pas, comme beaucoup de garçons on lui a appris que le corps des filles devait se domestiquer. Et alors même que j’étais mince et épilée je lui faisais encore l’affront de porter les marques de mon corps vivant, indomptable. Aujourd’hui, dès que j’aperçois mes varices j’ai de nouveau dix-huit ans et je suis sur cette plage à écouter un garçon des années 90 me parler de mes varices comme d’un monstre tapi sous ma peau. Alors oui, pendant des années je l’ai cru, je pensais qu’un monstre laid avait trouvé refuge en moi, qu’il fallait l’en chasser. Mais un jour ce monstre, à force de lui sous-louer mon corps, il est devenu mon ami, et je n’appellerai plus personne pour le faire partir.