Les tournesols

Parfois on se demande si ce qu’on a vécu est ok. C’était une belle soirée pleine de tournesols, elle s’en souvient très bien. Elle portait une belle robe chasuble assez courte qu’elle a dû jeter depuis. Inconsciemment à cause de cet événement peut-être. Elle était jeune, à peine majeure. Et surtout elle faisait moins que son âge, on lui aurait tout juste donné une quinzaine d’années sûrement. Un concert en extérieur, gratuit, avec une scène assez grande et une foule dense à ses pieds. Ses amis et elle avaient dû se perdre de vue assez rapidement, ce qui explique qu’elle dansait seule au milieu du public. La musique est forte, le soleil est encore haut et elle danse les bras en l’air quand soudain elle sent une main sous sa robe, pressant son entrejambe. Ni une ni deux, elle fait volte-face et sans réfléchir elle gifle l’homme derrière elle qui est grand, très grand. Il lui a rapidement retourné sa claque tout en lui disant qu’il n’avait rien fait. C’est ce qu’il lui dit Je n’ai rien fait, tout en lui assénant une gifle puissante. Les hommes autour d’eux sont intervenus à ce moment et ont évacué l’homme. Ils n’ont pas évacué l’homme car il avait passé sa main sous sa robe, mais parce qu’il l’avait frappée. Elle était jeune, on lui aurait donné quinze ans, elle ne comprenait pas ce qu’il venait de lui arriver. La gifle ce n’était rien, c’était le cadet de ses soucis. Il aurait pu la gifler dix fois, trente fois, cinquante fois, la main sur sa joue aurait été plus supportable que la main sous sa robe. Elle pense que c’est drôle comme parfois on oublie des événements si importants, car personne ne nous a dit qu’ils l’étaient, importants. Personne ne lui a dit que c’était pas de sa faute ni celle de sa robe, que ça s’appelle une agression sexuelle et qu’en fait c’était pas ok.

Red flags

Comme une enfant

dentelle rose Tommy Hilfiger

totalement indécent

achetée en solde sur Urban Outfitters

_

Son cœur pompe si fort

qu’elle a peur, qu’elle a cru

qu’il l’avale toute entière, elle a tort,

mais elle était déjà foutue, foutue

_

Foutue chandelle

mettre le feu aux fleurs des draps

y’avait du potentiel

mais elle s’est brûlée les doigts ah

_

La brosse à dents,

noire et blanche des loups

Ce n’était pas prudent, pourtant

on ne lui refera pas le coup

_

Jeter les cuillères

de miel, toute douces

Jeter les cuillères

qu’il repousse

_

Instinct de survie

Mettre sa culotte à l’endroit

en catimini, elle faisait trop de bruit

elle n’avait pas le choix

_

Sans claquer la porte

quatre étages

être sa propre escorte

Courage

_

Sans claquer la porte

encore trop polie

même si toujours sexy

il fallait qu’elle s’en sorte

_

Une histoire de faussettes

sur le haut des fesses

Il y avait de quoi être upset

que ça cesse

Do we really care about the difference between a greyhound and a whippet?

I’ve never been a dog person. I feel more comfortable holding a newborn baby than being around a dog. Which is strange, because when I was a toddler, we had a dog, he was a black poodle, slightly aggressive but quite entertaining, and his name was Velours, which means velvet in French. I don’t remember walking, cuddling or even petting him. I have a vague recollection that I tried too many times to ride him like a horse. I don’t think he was very happy about that. This poodle was probably my furry big brother who tried to avoid my baby presence as much as possible, and I get it now. Some could even say that he didn’t like me, and the reality is it might be, but it might be not. And I’m sure he was loving me in his own poodle way. One of the reasons he might not have liked me is because I ate his fancy food one day. I was sitting in the garden and I was a curious toddler. I would eat everything except the contents of my plate : the whole tube of fluor-a-day tablets because I loved the taste of it, the table toilet – let’s just hope it was an unused one – probably because of the blue colour, and dog food. I remember pretty clearly myself, with the bag of dog food, holding the big ring in my little chubby hand – not true, I wasn’t chubby in any way – in my tiny hand and putting it into my mouth while thinking this is actually very good the dog is very lucky to eat this food on a regular basis. I was fairly disappointed when I realised eating dog food wasn’t socially acceptable, and this is probably why it took me so long to make friends. One evening, it was dark and cold, probably during winter, my parents came back from somewhere. From that night I missed something, but I couldn’t figure out what straight away. It took me time to accept that the dog was missing. The dog is not there. The dog left. I thought that the dog just left me. I assume he got upset and bored with me and that he decided to move forward. I think my parents tried to give me the we sent the dog to the farm bullshit, but I didn’t believe them. Or perhaps they told me the truth, they told me they had to put the dog to sleep, but I didn’t believe them neither. I thought they didn’t want to tell me that the dog got fed up with me and went to another child who wouldn’t eat his food. Probably just a chubby kid. Why is it related to the difference between a greyhound and a whippet? It’s dog innit.

Sadness is running fast, fast and faster, but she can’t escape her condition, no matter how far she runs. She hopes to fall in the canal, to drown quickly underneath the green surface formed by some kind of seaweed. Green, like the colour of your favourite drink as a child, a diabolo menthe. She’s not the one who should drown, but she can’t think clearly. Sadness wanted to be hit by a car while cycling in the dark. Enough for someone to take over her life decisions. Perhaps just enough to be carried away in a place where someone would tuck the bed sheets under her chin and would give her some water when she’s thirsty. Instead she has been kicked in the shins, hard and harder, her body is sore. Sadness can’t see the path anymore, she’s crying too much, she must stop on a wood bench. She has never been there, it’s beautiful despite the fact she wants to jump into the river, there is weeping willows to make her notice she’s not the only one crying out there. When she sits, an orange butterfly lands on her right arm, moving its small wings. They stay here together until she stops sobbing. How ridiculous is sadness? She’s fairly desperate, she doesn’t know why she feels so lonely all of a sudden, like there is nothing left around her, all the furniture has been removed, her memories erased, her friends and family evaporated. She screwed up her possibilities, she is as stupid as she knew she was. She thought about happiness, still sat on the sofa. She would beg the universe, knees on the floor, to get a chance to go backward in her life and sit next to happiness again. Unfortunately, that is impossible. She will have to run fast again, fast and faster to join her friend on the sofa. She knows she can do it, she doesn’t want to drown anymore, she wants to drink a diabolo menthe.

Le sosie de Matt Damon

Tous autour d’une même table en début de soirée, le sosie de Matt Damon, l’écossaise et sa copine, les femmes de marins, ou les marins eux-mêmes va savoir, son amie et elle, ils ont écouté ce qu’il avait à dire, car ils sont polis, mais dans un coin de leur tête tournent les mêmes mots en boucle mais qu’est-ce qu’il raconte ça n’a aucun sens il s’écoute parler là ne pas rire boire une gorgée de bière mais éviter de rire surtout tandis que dans la tête du sosie de Matt Damon les phrases ne se construisent plus correctement, la grammaire a quitté la soirée, les mots se battent dans la rue. Les perruques se font lourdes et leur cuir chevelu gratte, irrité par la transpiration qu’ils ont accumulé au fil des chapelles. Mais hors de question de les enlever, elles font parties du lot désormais, ils ne parviendraient pas à se reconnaître les uns les autres sans elles, et ça ce n’est pas possible, ils doivent rester enlacés à leurs personnages. L’écossaise et sa copine, leurs jupes trop courtes et mal taillées, des bas résilles filés, et le maquillage qui coule sur les joues, la peau luisante sous la couche blanche et rouge appliquée le matin même dans l’auberge. Ils avaient commencé tôt, à boire du punch, très fort, trop fort, toujours aussi bon, avec une petite louche. Parfois il y avait des chapelles à la soupe de champagne, et d’autre à la soupe à l’oignon, elles étaient toutes comme il fallait. Faire chapelle dans le nord, ça n’a rien à voir avec le prêtre du village. C’est accueillir des gens, chez soi, pendant le carnaval. Des gens en manteau de fourrure, des gens en chat, des gens avec des petits parapluies, des gens gros, des gens noirs, des gens femmes, des gens hommes et des gens hommes en femme, tout ça quoi. Et elle. Tout en fourrure elle aussi, de la vraie, mais elle est vieille, elle date d’il y a au moins cent ans, avec une perruque en cheveux synthétiques roses qui démange horriblement, et des lunettes qui la mettent dans un drôle d’état. Bref, ils sont là autour de cette table en bois, elle préside, enfin pas vraiment mais elle est en bout de table alors elle regarde tout le monde et elle écoute patiemment. Le sosie de Matt Damon ne parle plus droit, il a chaud, elle voit les grosses gouttes de sueur perler sur la peau de son cou. Qu’est-ce qu’il ressemble à Matt Damon elle se dit, tout le monde lui a répété au moins mille fois aujourd’hui, elle ne parvient pas à s’y faire. Mais son esprit est parasité par ce qu’elle entend de l’autre côté de la table et elle pense écouter être polie mais quoi qu’est-ce qu’il dit la musique est quoi la musique est moite? Elle est polie certes, mais elle lève la tête et un sourcil sous sa perruque sous laquelle son cerveau cuit à l’étuvée, et croise instantanément le regard embué par l’alcool de celui qui porte sa perruque à l’envers, depuis ce soir, depuis toujours peut-être, et ils se sourient pour s’empêcher d’éclater de rire. C’était sans compter sur la réaction du sosie de Matt Damon, qui surprend tout le monde, car il dit qu’il est d’accord avec ça il est d’accord la musique elle est moite. C’est inattendu et un intéressant retournement de situation. Ils ont tous éclaté de rire autour de la table, même l’écossaise et sa copine.

2020

Forcément si 2020 a commencé dans une rave party à Tottenham sous le signe d’un ballon girafe, il fallait s’attendre à tourbillonner dans l’espace les mois suivants. Des toilettes préfabriquées, les bleues et blanches en plastique, comme dans les festivals. Elles semblent si fragiles, si légères, elles tanguent lorsque je ferme le verrou de la porte. Ça me dégoute un peu de toucher quoique ce soit dans ces toilettes mais j’y peux rien, j’ai pas le choix, alors je repousse la porte avec ma phalange et je presse la chasse d’eau avec la semelle de ma Dr.Martens. Il n’y a pas l’eau courante, pourtant il y a une fine flaque sur le sol, je ne sais pas d’où elle provient mais je crois qu’elle peut m’engloutir. Une véritable aventure à revivre indéfiniment durant la soirée. Et encore je ne te parle pas de la queue que je dois faire pour attendre mon tour, l’enfer sur terre. À me dandiner sur place, pour éviter de m’uriner dessus. Elles sont toutes pareilles que moi les filles dans la queue. On s’aime toujours un peu plus quand on se rencontre dans la queue des toilettes d’une soirée, le désespoir ça rapproche. Cependant, lassée de me faire de nouvelles copines à chacun de mes périples, je décide de changer de tactique et je me dirige vers la porte d’entrée de l’entrepôt désaffecté, gardée par deux agents de sécurité. Adorables au demeurant. Je leur demande si je peux sortir et revenir dans deux minutes. Ils me tamponnent le poignet et me voilà dans la rue, déserte, fraîche, silencieuse. Je m’accroupis entre deux voitures, tout en bataillant avec mon body. Quelle stupide idée de porter un body en soirée, et puis en plus j’ai mis un autre teeshirt par dessus donc on ne le voit même pas. Inutile. Donc je bataille avec mon body en coton, et là j’entends du bruit. Mais le bruit est étouffé. Il provient d’un bâtiment derrière mon dos, un autre entrepôt mais à priori occupé, celui-ci. Une fenêtre est entrouverte tout en haut du mur de briques. Je me concentre pour entendre le bruit plus distinctement, et je jette un million de regards autour de moi, quand même, je surveille. Et là j’entends le bruit de nouveau, c’est une musique, et des gens chantent. Mais ce n’est pas la rave, non la rave ne chante pas. Ça sonne comme du gospel. Mais oui c’est ça, c’est un chant religieux, joyeux et entraînant. Et à chaque fois que je sors de ma rave, je participe un peu à leur soirée à eux, en secret, sur mon bout de trottoir cachée derrière le pare-choc arrière d’une voiture. Encore une fois, personne ne m’a crue quand je suis rentrée dans mon entrepôt désaffecté, tout le monde pensait que j’avais trop bu ou un truc du genre. Mais je disais la vérité, la Stella ne me donne pas d’hallucinations, il est trois heures du matin et des gens chantent du gospel à Tottenham la nuit du nouvel an. Et moi j’allais retrouver ma girafe, et en dessous ceux avec qui j’étais venue en Uber en prenant l’autoroute. Bah oui forcément à commencer comme ça, l’année 2020 allait être un peu insolite.

La femme-île 

C’était une femme-île où tout avait cramé car elle a dynamité le seul pont qui la rattachait à la rive du monde. Parfois elle essaie encore elle essaie de construire des ponts de singe entre elle et les autres. Mais certains sont faits à la va-vite alors ils sont instables ils se cassent la gueule. Elle a manqué de se noyer une fois deux fois trois fois en grimpant dessus ils ont lâché d’un coup comme ça sans prévenir. Les larmes lui en sont venus à l’improviste elles aussi. On lui a dit qu’on viendrait bien la chercher en ramant qu’on la mettrait dans cette petite barque pour l’emmener sur l’autre berge mais on n’est jamais venu la chercher. Fallait bien lire, tout était au conditionnel. On ment on ment par confort par faiblesse par ennui par politesse. On est tiède comme l’eau de ses larmes quand elle chiale comme ça sans raison quand elle chiale devant un maître et son chien car ils sont si bien assortis ces larmes à travers lesquelles toute la journée toute la nuit elle attend et fixe l’autre rive qu’on embarque comme promis. Elle fixe tellement qu’elle en a mal aux yeux. Elle pourrait rester là devant les fenêtres qu’elle aperçoit depuis un coin de son île car au moins elle sait toujours où regarder à tracer les grandes lettres S T U P I D E sur la poussière du sol. Au conditionnel. On peut faire beaucoup de choses au conditionnel. Mais on ment on ment par jeu par bêtise par honnêteté et elle a honte honte d’elle honte de croire tout ce qu’on lui dit honte de ses bouteilles à la mer. Elle préfère encore fumer tiens assise sur les braises ardentes de son île plutôt que de repenser à ses embarrassantes bouteilles au moins ça n’engage qu’elle. L’existence est toute biscornue d’un coup elle a froid malgré la trentaine de degrés sur le thermomètre elle frissonne et elle n’essuie même plus son nez qui coule il séchera comme le reste comme les larmes de crocodiles qui tombent toute seules comme le coeur qui s’ennuie comme la peau qui mue. C’est un tel gâchis d’être une femme-île, sur laquelle tout est en feu.

I don’t like takeaway anymore

I would enjoy a takeaway if I knew I could go to the restaurant itself if I really wanted to. I would enjoy a takeaway if I knew I was just being lazy. Lazy by choice. Deprived from the possibility of entering the space and sit down on a bar seat, I feel like a fool having the food on my bed. Like, what’s the point? What’s the point of bringing this lukewarm pizza onto a plate far too small to contain it whole, and sprinkle crumbled crust all over the cover duvet? I don’t know where to put the lid of the smoked bbq dipping container, and it will probably stain the fabric without me noticing. Last time the delivery guy just dropped his entire bag on the floor, and I had to rummage through it to find my pizza box thinking wtf am I doing with my life? The capers were not caper berries as usual, but the small pickled one delicious with skate wing, not with my pizza. Salt on salt, a bit too intense on top of the already salted anchovies. That wasn’t what I expected. But come on, you’re eating a pizza on your bed, watching Normal People on BBC iPlayer, your expectations can’t be that high, and you can’t complain about capers while this guy is obviously struggling with his bag full of food as he puts it directly on your doorstep. Let me pinpoint something here, I agree you like cheese, I like cheese too, we all do, but craving for cheese is not an excuse to order that cheeseburger filled with a steak hâché. Remember when you ate that out of date frozen one and you thought you’d die in your Parisian flat, or catch an uncanny virus and still die in your Parisian flat. You even called the poison control centre and they told you to wait forty-eight hours. At the end I didn’t die but I should definitely discard steak hâché from my life. Eventually I just gave up pretending to enjoy soggy bun and mushy fries delivered with too much packaging, and I decided to become a grown up, making my own quite enjoyable burger with halloumi and lot of vegan mayonnaise mixed with a copious amount of sriracha. The fries I could find at the shop are definitely the one I despise, the large one, tasting like wet cardboard, but at least it’s my fries that I hate. Okay, I could also do my own fries from cut potatoes, but I can’t honestly come from takeaway to make my own fries. I don’t have a fryer anyway. And let’s be honest about it, I don’t want to risk burning my face with some jumping cooking oil from the saucepan just for some hand-cut fries. This is not the plan. This is not my plan.

Le porcelet

Ses boums n’ont jamais eu le goût de celles de Vic. Elle appliquait trop de gloss en roll on, dans lequel se collaient les mèches de ses cheveux, et du crayon pailleté bleu électrique au ras des cils supérieurs. Elle portait vraiment trop de maquillage, mais finalement c’était juste un coloriage mal fait, qui déborde, ça n’avait aucune importance, aucun impact sur le motif de base. Ses contours étaient toujours les mêmes. Son orthodontiste a refusé qu’elle garde les dents du bonheur. Si elle avait vécu à l’époque napoléonienne – et été accessoirement un homme – elle aurait été exempt de guerre, parce qu’elle n’aurait pas pu recharger son arme en ouvrant la poudrière avec ses dents. Se soustraire au destin de soldat juste pour une histoire d’incisives écartées, le bonheur couleur ivoire. Dans les années 2000 on avait plus le service militaire obligatoire, mais on refusait que les enfants échappent à une guerre fantasmée et terminée depuis bien longtemps. L’une de ses boums, loin d’inclure Lambert Wilson qui joue du piano, implique un porcelet. Et c’était très sincèrement la meilleure boum de sa vie, une boum dans une porcherie. Voyez-vous elle avait la cassette vhs de Babe, le cochon devenu berger, un classique. Dans la porcherie, il faisait chaud et moite, il y avait des centaines de porcelets qu’elles avaient le droit de prendre dans leurs bras. Bien sûr à cette époque elle ne faisait pas le lien entre ce porcelet et le filet mignon de porc aux champignons de Paris et crème fraîche qu’on lui cuisinait, car personne ne lui avait distinctement expliqué ce lien. Grossière erreur d’ailleurs, on devrait emmener tous les enfants dans une porcherie, leur mettre dans les bras un porcelet, les laisser faire connaissance, les caresser, leur parler puis ensuite leur expliquer que ce cochon sera dans leur assiette dans deux semaines. Expliquer que le steak est un animal d’abord vivant, puis mort. Juste pour en avoir conscience. Et ensuite l’enfant décide s’il est ok avec ça. On ne devrait pas cacher aux enfants qu’ils mangent un animal mort. Ni qu’on ne mange pas le chat mais qu’on peut manger le porcelet. Car croyez moi, elle ressentait autant d’amour, voire plus, en tenant dans ses bras ce porcelet plutôt qu’un chaton. On ne devrait pas couvrir la viande de sauce épaisse pour cacher le sang, le gras, les nerfs. Par contre on devrait en faire une fête, une célébration, un véritable sacrifice. Elle ne pense pas qu’il faille seulement manger les animaux que l’on tue, mais si l’on est pas capable d’accepter que le porcelet et le filet mignon partage la même âme alors on ne mérite pas de le manger. Inconsciemment quand elle tenait ce porcelet dans les bras, elle s’est rendue compte qu’il fallait honorer l’animal même dans la mort. Et s’il lui a fallu du temps, beaucoup de temps, elle a toujours une pensée pour le veau, le cochon, le chevreuil, le lapin ou le canard vivant qu’elle ingère, tout en sachant que dans cette viande, il y a tous les souvenirs et les expériences de la bête trépassée, ses forces et ses faiblesses, ses peurs et ses exaltations. Quand elle mourra elle veut bien être dévorée par des vautours, pour retourner là d’où elle vient. Par contre elle n’avait toujours pas dansé le slow.

La moquette

Planète Rap 2005 Volume 1 + Volume 2, les boîtes en plastiques des cds s’entassent et remplissent la tour dédiée à cet usage. Une tour cd quoi, terriblement ringarde, même à l’époque où on y rangeait les boîtiers achetés chez Cora. Oui je disais chez Cora et sur Paris. Pas la peine de juger la province. J’allais en ville quand je rejoignais mes amis sur le parvis devant le théâtre, où les garçons apprenaient aux filles à tenir sur un skate. Je suis sans doute passée par là moi aussi pour agripper quinze secondes la main d’un garçon, ce qui n’était pas négligeable. J’ai jamais su tenir sur un skate en lâchant cette main, ou peut-être que je n’ai jamais voulu savoir. Alors chez Cora, quand j’avais la chance d’y aller, j’achetais la dernière compilation Skyrock Planète Rap de l’année, et j’avais entre vingt et quarante nouvelles chansons à écouter pour bien danser et mal chanter. Chacun ses dons. Ça me paraît inimaginable aujourd’hui, d’être si limitée dans mes choix d’écoute, mais ce sont des chansons que je connais encore par coeur aujourd’hui, donc j’imagine que ça avait du bon. Le RnB français et américain des années 2000 est sans doute le véritable premier amour de ma vie, et aujourd’hui il suffit de lancer une playlist RnB 2000’s sur Spotify pour que automatiquement mon corps se transforme en lave. C’était l’anniversaire d’un garçon de la classe au collège, sûrement en 5ème, blond et potelé, c’est tout ce dont je me souviens de lui. Pas même un prénom, ou juste que c’était un prénom court. Ou peut-être un peu long finalement. J’étais la seule fille invitée car j’étais amie avec des garçons au collège, les filles étaient bien trop méchantes. Personne ne m’avait appris la sororité, et à elles non plus apparemment. Son anniversaire se passait chez lui. Qu’est-ce qu’on a fait tous ensemble? Dieu seul se souvient. Mais je sais que j’avais été chez Cora avec mes parents pour acheter la compil’ Planète Rap la plus récente et la lui offrir. Tout le monde écoutait Skyrock au collège. Enfin bien sûr que non, mais tout le monde faisait semblant d’aimer la même musique, alors tout le monde assurait écouter Skyrock et la Radio Libre. Libre d’apprendre dans le désordre, car pas certain qu’apprendre à faire une pipe avant d’avoir embrassé un quelconque être humain soit dans l’ordre des choses. Alors j’avais apporté mon cadeau, ma compil’ que ma mère avait emballée pour moi car je n’étais pas si appliquée, et je l’ai posé sur la pile des autres paquets, quand je l’ai vue. Posée négligemment sur le bureau de la chambre, la compil’ Planète rap que j’avais achetée deux heures avant, sans emballage, car celle-ci appartenait au birthday boy. Ma seule consolation résidait dans le détail du boîtier fissuré. Fissuré car il avait sans doute acheté ce cd dès sa sortie. Il n’attendait pas comme moi d’aller chez Cora une fois tous les deux mois. Il allait chez Cora dès que la compil’ était disponible. Sûrement exprès pour ça. Évidemment, si la même scène se rejouait aujourd’hui j’irais droit sur mon hôte avec un cd dans chaque main pour qu’on en rigole tous les deux. À la place quand il a déballé mon cadeau, j’ai rougi et fermé les yeux. Mais s’il était bien conscient qu’il possédait déjà ce cd, il a fait semblant d’être content de le recevoir pour l’écouter plus tard. Il n’a rien dit sur le fait qu’il avait déjà dû l’écouter mille fois, se lasser, le laisser traîner sur le sol, marcher sur le plastique et le fissurer sans que cela ne le gêne plus que ça, car ce cd faisait déjà partie du passé. Je me demande même si à cet instant précis le cd de la boîte cassée n’était pas inséré dans la chaîne Hifi. J’étais mortifiée mais à la suite de ce moment gênant, on est tous sortis pour se balader dans son village je présume. Ils ont fait ce que les jeunes garçons font quand ils apprennent qu’ils écrivent les règles du monde dans lequel on vit – ils ont sonné chez tous les voisins avant de partir en courant. J’ai juste couru. De retour chez lui, dans l’état euphorique dans lequel m’avait plongée cette activité j’ai oublié d’enlever mes baskets à scratch, et je me suis dirigée droit sur le jumeau balafré qui trônait encore sur le bureau, en marchant sur la moquette. Sur la moquette. Et là vous imaginez bien le problème. Que nos parents aient pensé que poser de la moquette dans nos maisons fut une bonne idée soit, mais on ne devrait pas souffrir de ce choix imbécile. Me voilà sur cette moquette, avec mes baskets à scratch, les traces rayées de mes semelles bien visibles, tenant entre mes mains la boîte cassée. Alors vite, j’ai enlevé mes baskets et je suis sortie de la pièce pour rejoindre mes camarades. Mon hôte blond et potelé aurait sans doute prétendu ne pas remarquer les traces brunâtres laissées par mes pieds, car c’était un être délicat qui avait pris soin de ne pas froisser mon ego lors de l’épisode du cd. C’était sans compter sur sa mère, qui avait décidé de mener une véritable chasse aux sorcières. Qui avait osé marcher sur la moquette de ma maison avec ses chaussures sales? Elle voulait qu’un enfant endosse la responsabilité de sa terrible décision prise quinze ans plus tôt, concernant le sol du logis. Et là le drame. Si mon cadeau avait un doublon, mes baskets à scratch elles, étaient bien uniques. Aucun doute, mes semelles étaient celles qui avaient laissé les traces sur sa moquette bleue. Démasquée, j’ai évidemment éclaté en sanglots, c’en était trop.