Les filtres des cigarettes s’amoncellent dans le cendrier Ricard tapissé de pluie. Ça fait une pâte visqueuse et noirâtre qu’on oserait même pas toucher du bout de l’ongle mais que l’on aspire à plein poumons quand on a les doigts qui tremblent et le pouls qui s’emballe. J’ai lu mon horoscope hier soir, il me disait que le coeur à l’intérieur de mon corps est un organe musculaire qui pompe du sang. Qu’il n’a qu’un seul job. Celui de pomper du sang. Que je sois amoureuse, seule ou en chagrin d’amour. Alors d’accord, il continue d’aller au turbin, et je lui en suis reconnaissante, car il ne faut pas fermer boutique trop tôt. J’ai bien compris que lorsque l’on pense que l’on va mourir, que notre coeur est cassé en deux, en vrai on va rester bien vivant. Je ne suis pas médium autant que mon pendule ne le laisse penser, même quand il tourne dans le sens des aiguilles d’une montre et qu’il a raison à deux occasions. Pourtant ça fait une drôle sensation en soi, un petit trou noir dans lequel le coeur tombe, comme un caillou poli dans une mare sans rides. Et à ce moment là j’ai du mal à croire que même si mon coeur est aspiré dans un trou noir ou qu’il se noie il va continuer de pomper du sang, pour irriguer mes orteils et mes coudes, et mes cuisses et mes lèvres. Le coeur est un outil comme le sont mes mains, même quand elles tremblent et que mes doigts pressent les mauvaises touches quatre fois de suite, le f au lieu du t, transformant l’éléphant en éléphanf. Des outils un peu casse-gueule, un peu ébréchés, rouillés, oubliés dans le cabanon au toit rose pastel du jardin. Des outils avec lesquels je fume trop de clopes, car je ne comprends pas comment le coeur continue de travailler quand c’est autant le bordel alors qu’il ferait mieux de demander le chômage et de foutre le camp d’ici.

Based on a conversation between friends involving lots of tasty wine

on Friday the 18th of September at 12.38am and some other stuff

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Two crocs and one cock

The fox is chewing the bike lock

Peachy sours and ultimate ghosting

This is now what the lads are doing

Giant broom and sad smiley faces

Glittery stickers on our glasses

Smashing cinsault by the Med

This is what the ginger boy said

It isn’t love until it passed

Where did I read that?

Fuck knows

What about the dangerous boys ?

He said What about the dangerous boys ? their tracksuit tuck in their white socks, probably the one wearing a crocodile or a little croissant shape on their chest. Some natty from Robinot on the table, he couldn’t look straight at me, but anyway I was reading his words on his lips not in his eyes, because they were hidden behind some reddish tinted glasses. I kept saying to myself that these glasses were way too tiny for his face, but he was trying to act cool, so I might as well. He could have been 29 or 42, that was hard to decide. He said again And what about the dangerous boys ? I told him they’re in the movies, not in the streets anymore. He said Are you sure ? You sure ? He was worried I was lying to him, for an unknown reason. Yet I had no interest in lying to him about the dangerous boys, their tracksuit tuck in their white socks. No interest in lying at all actually. I raised my glass of chilled grenache to cheers! with them, the Sunday drinkers high on their stools or something else.

Un grand fusil

Il a mis une clémentine enceinte, et puis ils ont enterré ses épluchures dans un cimetière de fous. Sans que personne ne puisse venir poser ses phalanges sur la croix en pierre ou planter des tournesols dans la terre meuble. Personne ne veut mourir seule et oubliée, avec pour unique compagnie un enfant abandonné dans le coeur, comme un arbre déraciné. Dans ce rêve qu’elle a fait la nuit dernière, des hommes dans une voiture tirent sur des civils, alors elle court se réfugier sur une étendue d’herbe bien trop dégagée, et se jette à terre comme les autres. La voiture passe et elle voit un grand fusil pointer dans sa direction. Alors que les étincelles sortent du canon elle entend le bruit des coups de feu, très proches. Quelqu’un se jette au dessus de son corps étendu pour la protéger. Il n’y a que le bruit des coups de feu, et le silence. Celui qui joue le gilet pare-balles est un adolescent de quatorze ans qui porte un nom qui n’existe pas et veut protéger son ventre car elle est enceinte. Ah bon ? Elle a bien cru qu’on allait l’enterrer elle aussi, mais elle n’est pas encore prête à quitter ses quartiers.

Orange

S’il n’y avait ni feuille sur les arbres ni cheveu sur nos têtes le vent ne ferait aucun bruit. Il n’existe que par ses actions sur le monde qui nous entoure et les réactions qu’il provoque. Sans cela nous ne le remarquerions même pas. Dans les rues il n’y aurait que le silence, seulement perturbé par le pot d’échappement de quelques véhicules, et le bruit étouffé des pas des chats. Ses sales histoires de chat roux qui viennent te dire bonjour, de chats qui s’endorment comme des nouveaux-nés dans les tiroirs, de chats qui portent des noms d’ours, de chats aux yeux bleus. Est-ce que c’est ça être amis? Parler de choses qui ne nous intéressent pas? Pour le simple plaisir de recevoir un message, une réponse, d’entendre le bruit de l’Iphone qui sonne. Parfois tu voudrais aussi utiliser le cul d’une lampe pour exploser ton téléphone. Être injoignable. Disparaître sans laisser de traces. Prendre un train, n’importe lequel, regarder les écrans et partir. Peut-être le nord, c’est toujours bien le nord. Mais tes lampes sont trop fragiles, elles sont faites de sel rose, elles fondent même un peu l’été quand il fait trop chaud. Et tu te retiens de lécher les grosses gouttes salées qui perlent. T’es comme cette lampe, t’es pas aussi lisse que tu veux le faire croire, ni aussi tarte que tu veux bien le montrer. À la place de partir dans le nord tu vas partir dans le sud, prendre un bateau et manger du loup de mer. Il y a mille façons de disparaître, de se dissoudre, comme cette lampe de sel. Tu peux aller dans un bar, changer de prénom, prendre une frozen margarita et porter des couettes. Tu peux haïr Suzie et toutes les autres. Tu peux lire Raymond Carver et rêver d’avoir ton nom imprimé à la place du sien sur la couverture. Tu peux voir des lumières vives devant tes yeux, comme après avoir mangé des champignons à la fac, ceux au goût de la mousse sur le sol de la forêt, et continuer d’ouvrir les yeux, sans rien voir, simplement des couleurs. Tu peux cacher un bout de ton âme dans un autre être humain, et prier pour que personne ne le découvre et ne le tue. Tu peux sourire par défaut. Tu peux écouter l’album Alive 2007 de Daft Punk, comme ces longues nuits où tu buvais du mauvais vin dans un grenier avec pour compagnons des prénoms d’empereurs romains, et où tu mimais la guitare, agenouillée sur le tapis, à chaque fois que la musique Aerodynamic passait. Dans ta chambre c’est ridicule, il y a tous ces objets orange, ton briquet clipper qui te suit partout et cette veste imperméable beaucoup trop longue pour toi. On dirait que tu ne portes rien en dessous, rien que tes chaussettes hautes noires Adidas. Sinistre! Pourtant uranus tourne toujours sur elle-même. Rien ne change dans le ciel, même quand la terre s’affaisse sous les roues crantées de ton vélo, ou quand sa montre vibre car il a reçu un message, même quand la coriandre a un goût de savon, même quand le vin est orange. Rien ne change dans le ciel, pas même à cause des lampes de sel.

The reed

I look tiny and frail so they think

if they push me firmly enough

I would fall

and lie down on the concrete

my bloody knees,

the scratches on my elbows

Until I die

Until I die

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They think that they can

walk on my dead body

while saying sorry

But I’m not there

I’m not on the floor

I am near the pond

my feet in the damp soil

_

I’m not an oak

I am a reed

No matter how fast the wind is blowing

how hard they’re breathing

and keep hammering away

they can’t break me

they can’t shatter me

because I will bend

_

I am a reed

I am a reed

Don’t you worry

mommy

Le supermarché

Ça me prend, sans prévenir, devant le rayon des conserves de haricots et flageolets, et celui des herbes fraîches. Au début c’est incompréhensible, ces crises de larmes devant un sachet de basilic, avec un panier en plastique vert à la main. Je sors la liste de courses de ma poche mais mes yeux sont brouillés, comme ceux que je mangeais tous les jours vers onze heures du matin lorsque je travaillais toujours. Cuisinés par un chef, les oeufs pas les yeux, étaient toujours très bons, aspergés de sauce Tabasco rouge coquelicot, affalés sur un gros lit de sourdough. Avec un bon couteau à steak, il était facile d’en faire quatre bouchées et je repoussais l’assiette salie mais vide, repue. Je nettoyais mon gosier à coup de décaféiné au lait d’avoine, mon breuvage magique. Mais je disais, mes yeux sont en larmes, ils chialent sans aucune autre raison que celle de regarder un bout de feuille pointue et odorante, ou encore un petit pot de crispy shallots. Ça n’a aucun sens. Il m’a fallu des mois à écumer les supermarchés pour comprendre d’où venait le problème. L’odeur un peu écoeurante des fruits trop mûrs se mêle à la fraîcheur de la climatisation, le claquement des talons de mes Clarks font rebondir les miettes égarées sur le carrelage blanchâtre, la radio passe les bangers pour lesquels je presse pause sur mon téléphone sans enlever les écouteurs de mes oreilles, afin d’écouter la musique qui me surplombe tout en évitant qu’on ne m’adresse la parole, like a true aquarius. Ça m’as pris d’un coup, comme on a une épiphanie ou une envie de pisser, comme ce jour où j’ai saisi le concept d’absence devant un massif de fleurs, après avoir fumé de la sauge des devins. Et encore une fois, cette absence s’est manifestée et s’est matérialisée dans un endroit inattendu à un moment inattendu. Pas dans le lit, pas dans le métro, pas dans le club, pas dans la rue. Mais dans le supermarché. En achetant du basilic.

Annoncer qu’on a perdu. Perdu quoi? Perdu quelqu’un, à quelqu’un. Pour quoi faire? Juste pour le dire, simplement. Qu’il est simple de se laisser fondre dans les bras, les jambes, les mains et le picotement des cheveux coupés courts. Qu’il est simple de se laisser aller à danser, éviter de dormir pour fuir les images des rêves, affronter la nuit avec bravoure. Ou ce que l’on croit être de la bravoure. Alors qu’en fait c’est par lâcheté qu’on ne va pas dormir. Et accepter de fermer les yeux seulement lorsque l’on sait qu’il y a un barrage entre soi et les larmes, entre soi et les songes. Annoncer qu’on a perdu, sans que personne ne puisse nous aider à retrouver, puisque c’est une quête sans but. Annoncer la perte, annoncer la mort, attendre des autres les mots qui ne nous viennent plus. Attendre la tape sur l’épaule, la moue gênée, la tête penchée, le mot doux, le regard compatissant, n’importe quoi. Attendre qu’on nous demande mais ça va? Annoncer qu’on a perdu l’espoir qu’on avait placé dans la mauvaise personne, la mauvaise situation, la mauvaise intention. Annoncer que les tempêtes ont tout emporté, même notre bonne étoile, tellement le vent a soufflé. Annoncer que seule la danse semble être la réponse, si stupide soit-elle, si creuse paraît-elle. Verser l’eau qui nous contient car de toutes manières on est plein et on ne peut plus rien recevoir. Seulement verser. Donner. Mais donner à qui? Annoncer quoi? À qui? Aux inconnus, aux passants dans la rue, au livreur de fleurs, au caissier du supermarché, aux autres, ceux qui ne signifient rien, aux ancêtres que l’on ne connaissait pas hier. Être comme une boîte tupperware qu’on place sur le sol lorsque la tempête fait rage et pleure dans la cuisine par le toit en verre qui fuit. Pleine d’eau enragée, pleine de pluie souillée, pleine de larmes célestes. On a remis le couvercle sur cette boîte qu’on a ensuite rangée, de peur de la renverser, au lieu de la vider dans l’évier et de la sécher délicatement avec le coin d’un torchon. Être comme un signal brouillé, une station radio que l’on arrive pas à capter, dans cette voiture qui part vers la côte, là où la mer est basse. Un simple grésillement, un triste brouillard informe. Celui qui nous enveloppe sur la lune, là où on a marché ensemble, il y a des années. Toutes les pertes se mélangent, les deuils sont multiples et semblent se rejoindre en une seule et même hydre terrifiante. Annoncer qu’on a perdu des êtres, parce qu’ils sont morts, ou parce qu’ils sont encore vivants, mais qu’ils n’appartiennent plus à notre vie. Pour de drôles de raisons.

Les tempêtes sont là,

tu m’as dit.

Il n’était pas très tard quand l’orage a éclaté

laissant le ciel jauni de toute cette électricité.

Seule, assise sur le doorstep

avec deux brûlures de cigarettes

C’était dans l’air depuis trois semaines

les éclairs ne pouvaient que tomber

me foudroyer.

Il paraît que je suis naïve,

moi j’appelle ça être sincère

Les tempêtes sont là,

tu m’as dit.

N’attendant que notre coup d’éclat