Nuit 13/14 – Entre samedi et dimanche

Quand j’étais petite la chambre de mon frère était de l’autre côté de la mienne, de chambre. Tous les dimanches soir, j’entendais depuis mon lit simple le générique angoissant, minéral – je me souviens bien penser ce mot, minéral – de la série médicale Urgences. J’étais pétrifiée  sous ma couverture de laine, les draps pourtant bien bordés, rassurants.

Jour 8 et 9 – Lundi et mardi

Les jours se marient comme des amants trop pressés; pourtant ils ne se ressemblent pas.

J’ai un jardin, je fais donc partie des privilégiés. Déjà que je suis blanche et hétérosexuelle, ca fait beaucoup. Au moins je suis une femme, ça contrebalance. Mais cis, alors bon c’est pas ouf non plus.  Par contre je ne suis pas partie dans ma maison secondaire à Trouville, je suis restée coûte que coûte dans ma colocation, à Clapton. Et je vis avec mes propriétaires. Ils ont deux petites filles, et maintenant, à force de me voir voguer dans la maison, la plus grande essaie de prononcer mon prénom. Et c’est mignon, parce qu’elle est toute petite, et qu’elle est anglaise. Alors pour le moment, elle n’y arrive pas. Mais elle me fait coucou, quand je suis dans la cuisine et elle en haut des marches, et elle me dit bye bye quand je monte dans ma chambre. C’est étrange ce confinement à l’anglaise. Ça nous fait passer des moments incongrus avec des gens qu’on ne connaît pas vraiment. Mais on les aime quand même, malgré tout.

Je disais, j’ai un jardin. Et plein d’outils. Je redécouvre des plantes, le marigold anglais et le forsythias, tous les deux jaunes poussin, le grand laurier et le petit à ses côtés, et un énorme jasmin qui joue le parasol. Il y a aussi l’olivier, la lavande et le romarin. Une énorme vigne vierge se prend pour le parrain et étend ses tentacules de chaque côté d’une mare, où trône un soleil bleu.

Jour 7 – Dimanche

Une semaine. Garder ses distances, avec les autres, mais aussi avec soi-même. Se laisser du temps, de l’espace. Je suis sortie aujourd’hui, pour quelques courses. Qui me coûtent super chère d’ailleurs, 3o livres pour du beurre, du vin, du lait et du pain. Ah oui et du cheddar, encore. Sans compter les dix-huit citrons (non quand même pas) et le gingembre. Mais c’est ma petite épicerie. Et la fille qui me sert est française, alors je la soutiens, jusqu’au bout, parce qu’elle est courageuse, et en colère. Elle ne comprend pas pourquoi les gens continuent de prendre le soleil et de flâner comme si c’était un dimanche comme les autres. C’est bien évidemment loin d’être un dimanche comme les autres. Ah, mes yeux sont lourds à force de fixer mes écrans, d’envoyer mes messages. Alors je disais, elle ne comprend pas comment les parcs peuvent êtres bondés, commes les marchés sont toujours ouverts, comment les gens peuvent aller faire des courses pour un paquet de gâteaux, au risque d’être contaminé ou de la contaminer elle. Elle ne comprend pas pourquoi personne ne pense à sa famille, pourquoi personne ne pense qu’elle est peut-être en contact avec des vulnérables. Elle ne comprend pas pourquoi les gens s’entassent les uns sur les autres. Et ça d’ailleurs je ne comprends pas non plus. J’étais à deux doigts de repousser une dame avec son panier vert, de demander à cette homme avec son masque de se reculer, de crier au visage (en respectant les distances de sécurité) de ces anglais qui se croient plus malin que tout le monde. Mais bien heureusement, mes amis eux, se sont aussi isolés, même si personne ne leur a imposé, aucun confinement obligatoire. Et croyez-moi ici on a pas de maison de vacances, et on vit en colocation. Mais après tout s’il faut mettre des amendes pour que les inconscients arrêtent d’acheter deux trois patates au marché en période de pandémie alors j’attends le discours officiel. Pour une fois qu’on voit le futur, on pourrait peut-être faire les bons choix. STAY HOME.