La fin d’une histoire peut être décevante, si insignifiante qu’on la qualifie de non-évènement même. Rien de plus qu’un sachet en bioplastique compostable rempli d’un tee shirt fraîchement lavé, une culotte blanche en coton – propre elle aussi – une photo prise à l’étranger et un mobile fait de bois, de laine et de petites clochettes dorées. Le sachet est tout doux sous la pulpe de l’index. On ouvre la porte, en tournant la clef dans la serrure car personne n’est sorti de la maison aujourd’hui, on jette un oeil anxieux au monde extérieur – il y a trop de soleil, il fait trop chaud, c’est presque désagréable – et lorsqu’on baisse le regard, on le voit, ce petit sachet légèrement vert, fait pour y jeter les épluchures et le pain rassis. Mais à la place, on y a jeté mes affaires, on a composté une partie de mon histoire. Après tout peut-être que ça fera un bon engrais. Je l’ai pris entre mes doigts, ce petit sachet, tout craintif, comme s’il s’excusait d’être là, de déranger, de remuer la boue qui était finalement retombée, lentement. Comme un café turc, attendre que le marc de café se dépose au fond de la tasse avant de la porter à ses lèvres. Alors j’ai reposé le sac et j’ai attendu que les émotions en tapissent le fond, puis tout doucement je l’ai vidé, en prenant soin de ne renverser aucune d’entre elles sur le parquet de ma chambre. Je venais tout juste de passer l’aspirateur.

Une relation comme celle de deux soldats qui s’entraident pendant la guerre. C’est fort, c’est vrai, mais quand on rentre chez soi, on veut retrouver ses proches, pas le soldat qui porte nos stigmates, et on préfère jeter la médaille de mérite plutôt que de la chérir comme une relique, qui est seulement maudite. D’abord on l’oublie dans une poche, puis on la glisse dans un tiroir plein de cochonneries, un vieil Ipod qui ne fonctionne que si on le charge en même temps, un pass Navigo périmé, une recette de pesto de basilic écrite à la main, des photos de gens dont on a du mal à se rappeler le son de la voix. Malgré tout, ça me revient, cette soirée au Passing Clouds. On avait bu des bières avant, beaucoup de bières, et on avait beaucoup fumés aussi. J’avais démissionné, c’était ma leaving party. On était au pub, car oui c’est toujours là qu’on atterrit, pour fêter les arrivées et fêter les départs. Il y en avait tant, de départs. Ici, personne ne reste. On avait beaucoup utilisé le photomaton à l’intérieur du pub pour avoir des images à montrer de notre soirée. Je ne parle plus à aucune de ces personnes, pourtant j’ai travaillé neuf mois avec elles. Neuf mois. Une gestation. Mais après tout ici, personne ne reste. Je me souviens de leurs rires maintenant. Après des litres de bières en terrasse, on a commandé des Uber. Une voiture ou deux voitures? Je ne sais pas, je ne sais plus qui était là, avec moi et les filles du photomaton. Les inconnus de ma leaving party et moi on étaient tous là, une heure plus tard, à faire la queue sur un bout de trottoir sale pour entrer au Passing Clouds. Évidemment à partir de là c’est encore plus flou, mais j’ai le souvenir d’un concert reggae slash jungle slash dub. Évidemment je vous dis, c’était flou. J’ai tapé sur internet, le samedi cinq août deux mille seize c’était l’une des soirées pour les dix ans du club, les dix ans du Passing Clouds, juste avant qu’ils ne soient mis à la porte définitivement. Mais le samedi cinq août deux mille seize ils faisaient encore la fête. Et moi je fêtais mon départ, celui sans plan b, celui où j’écris dans un carnet rangé dans ce même secrétaire, il y a donc quatre ans que « je démissionne et ne souhaite pas retrouver de travail », le courage de partir sans filet de secours. Internet m’apprend que ce soir là Mc Xander jouait. En tapant images dans Google, effectivement je me souviens de lui, de ses dreads et de son bouc. Quand son set s’est terminé, on est montés au premier étage, qui est l’endroit de cette planète, je pense le plus mystérieux pour moi. Je me souviens bien mieux des toilettes – quelque part dans le club – que du bar, des canapés, petites tables, rideaux et des lampions qui n’existent que sur les photos de mon écran. Il me semble que les couleurs étaient chaudes, du rouge, du jaune, des couleurs de babos j’ai dû dire. Il y avait toujours une fille qui maquillait nos visages avec des glitters. Je m’asseyais maladroitement sur un tabouret et elle dessinait sur mes paupières, mes tempes et mes joues, avec son pinceau très fin, tout doux, qui chatouillait la peau. J’espère lui avoir déjà donné des sous, mais je préfère être sincère avec toi, je ne lui ai rien donné, jamais, ou alors une pièce de ten pence, car je pensais qu’elle n’existait pas vraiment, qu’elle était une création de mon imagination, comme une elfe. Alors qu’en fait, c’était pas une elfe, mais une vraie fille, qui comptait sur ses tips pour se payer son déjeuner du lendemain. On fait tous des erreurs. Bref, des paillettes plein la gueule – car oui c’était vraiment ça – on se retrouvait tous au hasard, quelque part, à boire quelque chose. Je crois qu’on me poussait à boire des trucs dégueulasses comme des vodka orange ou pire, des vodka redbull. Je tolérais encore la caféine à cette époque. Mais finalement ce que je voulais vous raconter ce n’est pas Mc Xander, ou cette elfe exploitée, mais le souvenir le plus intense que j’ai du Passing Clouds. Tu sais quand tu montes au premier étage, il y a toujours un vigile, car il y a une porte, la porte de derrière, une issue de secours qu’il garde toute la nuit, juste au cas où. Et il y a un piano. Et cette nuit – je m’étais sans doute perdue moi et toute ma compagnie – il y a un garçon. Il porte une robe, ou une robe de chambre, ou un peignoir, ou une tunique indienne. En tout cas il porte un vêtement très fluide, que j’appellerai robe. Au pied de l’escalier, entre le piano et le vigile, il y a un garçon en robe. Lui aussi a des paillettes sur le visage, et surtout il danse. Mais il danse, vraiment. Ce garçon, il se dandine, les bras au dessus de la tête, il fait tourner son habit, il est heureux, ça se voit. Personne ne me croit quand je raconte cette histoire, car aucune des personnes présentes cette nuit-là n’a de souvenirs de ce garçon en robe qui danse au pied de l’escalier, entre le piano et le vigile. Mais moi je me souviens, il était là. Ou peut-être qu’il était seulement là pour moi. Je lui ai adressé la parole, parce que lui aussi il était un peu magique à mes yeux. Je lui ai posé une question, sans doute, pas timide pour un sou avec la vodka de mon orange. Et il m’a répondu qu’il dansait, qu’il dansait comme ça toutes les nuits où le club était ouvert, au pied de l’escalier entre le piano et le vigile. Il dansait la nuit car il ne voulait pas travailler le jour, et c’était ça qui le rendait heureux. Il s’est évaporé derrière les portes fermées du Passing Clouds, avec l’elfe et les vodka. Quel rapport avec les soldats? Ah oui, c’est vrai, les soldats… Et bien la maudite médaille, on la sort du secrétaire, et on la jette à la poubelle, car contrairement aux histoires du Passing Clouds, celles des soldats qui s’aiment trop dans les tranchées mais plus du tout à la maison, on les a trop entendues.

Enfant, j’avais accroché sur l’un de mes murs un poster format cinéma, celui du film Wild Wild West, avec Will Smith et Salma Hayek. Je n’ai absolument aucune idée du pourquoi j’avais récupéré cette affiche auprès de mon frère et quelles raisons m’avaient poussée à l’afficher juste au dessus de ma tête de lit, comme si j’avais choisi de me définir exclusivement par cette oeuvre mal notée sur IMDB. Enfin, c’était soit ça, soit La Plage, et je n’étais pas team DiCaprio lorsque j’étais enfant, je ne voulais pas voir son gros visage poupon me dévisager toute la nuit. Je préférais apparemment l’esthétique pseudo western, deux types sur fond orangé ambiance crepusculaire, ainsi qu’une structure métallique en forme de tarentule géante qui crache du feu. En forme de tarentule. De tarentule. Alors que depuis toute petite je suis arachnophobe. Quelle sorte de jeu masochiste mon moi enfant jouait donc avec lui-même. Pourtant je me souviens que lorsque j’avais peur la nuit, j’invoquais Will Smith comme un garde du sommeil. Ça ne fonctionnait pas vraiment, mes cauchemars étaient peuplés d’araignées et quand je me réveillais, tôt le matin, et qu’il faisait encore sombre dans ma chambre dont les volets étaient fermés, je les voyais grouiller sur le sol, leur corps noir, poilu, enflé, pressé, dégueulasse. Et j’attendais dans le noir qu’elles regagnent mes songes et quittent ma chambre jusqu’à la nuit suivante. La lumière du soleil finissait par pénétrer la pièce et les silhouettes sur ma moquette beige disparaissaient. Je pouvais crier maman pour lui signifier que j’étais bien réveillée sans qu’elle ne marche sur les araignées de mes nuits.

Le déconfinement aux belles saucisses

Plus fort que rater son confinement, rater son déconfinement. Ne pas sauter sur l’occasion pour organiser un barbecue aux belles saucisses bien dodues avec ces potes qui nous ont tellement manqués alors qu’on habite à deux rues. Merde, on est déconfinés, mais mes potes ils habitent à deux heures de train, de l’autre côté de la Manche, et en fait en vrai c’est plutôt à 5 ou 7 heures qu’ils habitent, porte à porte. Et l’Eurostar c’est pas envisageable, passer la frontière c’est pas envisageable, organiser un barbecue avec de belles saucisses c’est pas envisageable, voir mes potes et ma famille c’est pas envisageable. Un constat amer se présente à moi, j’ai raté mon déconfinement. Je continue d’errer seule, entre les groupes d’amis qui ont un ballon. Je hais les ballons. J’ai une peur irrationnelle des ballons. J’ai peur de le recevoir sur la tête et d’être assommée par leur foutu ballon de foot, alors que je n’ai rien demandé, je partage juste avec eux le même espace extérieur et ouvert à tous. Mais ça y est, le groupe a repris le pouvoir, il est omniprésent, il respire la crème solaire, la canette de bière dans le sac en toile, la petite couverture pour éviter l’empreinte de l’herbe sur les genoux, le mölkky lascivement étendu sur le sol, les tétons des hommes à l’air, les tétons des femmes toujours pas. Mais, absolument tout le monde en maillot de bain, nonchalamment étendus à même la terre. Ça fait des apéros à tout va, comme fraîchement libérés de la guerre, ça s’encanaille dans les forêts, les parcs, les bouts de trottoirs, les capots de voiture, ça va même se baigner dans la rivière putain. Mais quel affront. Les bons soldats portent encore leur masque, mais les autres, ceux qui savent se déconfiner, ceux qui vivent quoi merde, ils s’enlacent, se touchent, se caressent, partagent leur goulot et veulent être les premiers à montrer que quand même ils ont plein d’amis, et toujours bon goût, regarde ce petit vin que j’ai découvert pendant le confinement oui oui je me faisais livrer du vin par ma petite boutique du quartier bah oui faut bien faire vivre les commerçants du coin un petit nature tout doux il ira bien avec le pâté de maquereau pigeon confit bao sourdough starter viande maturée que t’as fait quand tu étais enfermé. Montrer qu’après deux mois on a rien loupé, qu’on a rien raté, qu’on est toujours là dans les bons coups, que les cuisiniers se sont nos copains donc moi je vais dîner dans un petit appartement tout à fait adorable petit rassemblement avec mes amis cavistes chefs journalistes chercheurs d’or. Soudain les nouvelles résolutions, tu sais, celles de ralentir, de se recentrer, d’accepter, et ben elles se cassent la gueule, pour laisser revenir le monstre social qui se cache en chacun de nous, la popularité qui nous a manqués pendant deux mois, il faut s’en gaver, s’en féliciter, se dire ah oui c’était bien ce temps pour moi ce silence je ne m’habillais même plus mais non je te jure pas de maquillage de soutif je lisais je méditais j’avais coupé les réseaux sociaux c’est pas dingue ça attends attends tu peux mettre ton verre un peu plus comme ça? et recule toi. Je vais faire une story.

Une affiche. Il avait récupéré une simple affiche de la pochette de l’album de 2008. On avait bu un coup au MacLeod avant, lieu le plus proche du concept de pub, où tous les mineurs – et je ne parle pas ici des hommes taupes – des lycées publics et privés environnants, se retrouvaient pour boire des monaco trop sucrés, mais avouons-le délicieux. Ah et d’ailleurs, on ne buvait pas des verres de monaco, mais des pichets. Happy hour, un prix dérisoire pour un pichet de bière, sans doute de la 1664, de la limonade et du sirop de framboise. Le MacLeod c’était l’endroit idéal pour apercevoir son crush et feindre de l’ignorer, écouter des mecs bien trop vieux pour être là parler du shit qu’ils ont chopé – c’est de l’afghan, être paf mais se sentir protégée par cette masse informe, amicale et juvénile, se partager les noms des autres, de ceux qui ne font pas partie de notre bande ; alors on mate, on se jauge, on rigole, on est biens, on ne vit pas dans le passé, et pas encore dans le futur, on est juste là, à dissoudre nos peurs presque adultes dans des pichets de monaco trop sucrés. On a sans doute bu deux voire trois pichets ce soir là, avant d’aller voir Sébastien Tellier, ses cheveux longs et son piano. Il y a un grand mur d’enceintes, dont je suis très proche, les acouphènes du lendemain ne mentent pas. Il chante La Dolce Vita de Christophe, et dans la salle une vraie Elsa crie C’est moi, Elsa! et on pense tout à coup que tout tourne autour de nous, de la bête dont on est chacun un membre, que tout tourne autour de ce moment, cette chanson et la vraie Elsa qui dans la salle. On pense que c’est éternel, on se croit éternels. Les pichets de monaco suffisent à créer la fièvre de cette soirée, où je grimpe aux lampadaires, où il met une fleur derrière son oreille et où on jette des poteaux. Pourquoi? Parce qu’on peut. Il a récupéré une affiche de ce concert. Il y a découpé quelques lettres pour lui et la bande. Et il m’a donnée l’affiche estropiée, le corps d’une femme nue, seulement creusée par le manque de quelques lettres au nom de Sébastien. Je n’ai compris que bien plus tard, qu’il m’avait fait le plus beau des cadeaux, un souvenir dont il a lui aussi gardé une partie, la lettre B ou S restée dans un coin de son portefeuille, peut-être. Car cette nuit-là, c’était autant la sienne que la mienne.

Quarante kilos, c’est pas grand chose, c’est un sac un peu lourd, un sac de peau, d’os, de sang et de poils. Ah, et de varices aussi. Je n’étais pas grosse, je vous dis, pas plus qu’un sac un peu lourd. Pourtant, comme mon corps est vivant, il bouge, il se distend, se recroqueville, se dilate, se boursoufle et se dégonfle. Un corps mouvant comme des sables, qui dévore ceux qui lui marche dessus. Sur la peau, des cicatrices faites par des sécateurs et des arbres trop hauts, une tache de naissance crantée sous le genou gauche, des centaines de grains de beauté, partout, vraiment partout, du sang bleu dans le creux des bras, et des varices. J’avais dix-huit ans, pas d’enfant dans le ventre, pas pris de poids, mais mon corps est vivant, et j’ai des varices. De fines lignes violettes et bleues qui tracent des hiéroglyphes sur mes cuisses. La preuve à l’encre indélébile que mon corps se déconstruit, se brise, se bruise, explose, mais que malgré tout, il est toujours là, entier ; de simples faisceaux translucides qui me murmurent à l’oreille que rien n’est figé, que les corps changent, sont en devenir. Pourtant je me souviens bien de la réaction d’un de mes premiers copains – l’un de ceux qui te mettent des bâtons dans les roues pour toute ta vie avec les complexes qu’ils ajoutent sur ta liste déjà bien trop longue – que mes varices, son frère médecin pouvait les enlever. QUOI? Déjà j’apprenais ce qu’était une varice, mais surtout, mes varices elles font parties de mon corps, les enlever, c’est enlever une partie de moi, c’est nier que je suis un sac un peu lourd, fait de peau, d’os, de sang et de poils. Enlever mes varices, c’est lisser ma peau, aplatir mon corps, le rendre inoffensif. Je ne lui en veux pas, comme beaucoup de garçons on lui a appris que le corps des filles devait se domestiquer. Et alors même que j’étais mince et épilée je lui faisais encore l’affront de porter les marques de mon corps vivant, indomptable. Aujourd’hui, dès que j’aperçois mes varices j’ai de nouveau dix-huit ans et je suis sur cette plage à écouter un garçon des années 90 me parler de mes varices comme d’un monstre tapi sous ma peau. Alors oui, pendant des années je l’ai cru, je pensais qu’un monstre laid avait trouvé refuge en moi, qu’il fallait l’en chasser. Mais un jour ce monstre, à force de lui sous-louer mon corps, il est devenu mon ami, et je n’appellerai plus personne pour le faire partir.

Le bébé mandragore
crie aux aurores
déraciné de son utérus
dont il ne reverra jamais
jamais l’obscurité
La fille aux mille dieux
pour qui je veux bien
fixer un pendule et
déverrouiller les coffres,
les placards et les armoires
de ma mémoire
Les arcs dans le ciel
jaune, rouge et bleu,
violet, Violaine
dans un tunnel
L’humanité grouillante
des asticots, des bactéries,
nécessaires à la survie
dégueulasse
qui dégouline
se reproduit
encore
Les roses fanées
qu’il ne faut pas garder
car elles portent malheur
exceptées entre les pages
d’un livre moisi