Le bébé mandragore
crie aux aurores
déraciné de son utérus
dont il ne reverra jamais
jamais l’obscurité
La fille aux mille dieux
pour qui je veux bien
fixer un pendule et
déverrouiller les coffres,
les placards et les armoires
de ma mémoire
Les arcs dans le ciel
jaune, rouge et bleu,
violet, Violaine
dans un tunnel
L’humanité grouillante
des asticots, des bactéries,
nécessaires à la survie
dégueulasse
qui dégouline
se reproduit
encore
Les roses fanées
qu’il ne faut pas garder
car elles portent malheur
exceptées entre les pages
d’un vieux livre moisi

Le vin dans la garenne, le cul de la bouteille coincé dans l’entrée d’un terrier dont nous ne verrons jamais les lapins, tapis dans l’obscurité, ou simplement partis. Une garenne silencieuse, sèche, morte, sur laquelle on peut asseoir nos fesses musclées par les squats et autres exercices militaires que l’on s’est imposés pendant deux mois. Sur l’étiquette de la bouteille de vin pour lequel on a macéré la peau des raisins, la petite fille nous fixe, méfiante, pourtant c’est elle à que j’aimerais poser des questions, avec son pansement au doigt. Au loin derrière une clôture, quatre belties écossaises, c’est-à-dire des vaches Galloway ceinturées sont dans leur pré, l’une est au coin et presse sa grosse tête duveteuse contre l’arbre fruitier, tandis que les trois autres se bousculent, toutes coupées en deux par une large rayure blanche qui tranche avec le noir de leur pelage. Mon coeur en fromage a été bouffé par un chien gris, un whippet. Ça me rappelle celui qui venait sur mes genoux, avant. Il a succombé. Mon coeur, pas le chien. Il parait qu’il faut s’y attendre, qu’on l’a bien cherché, à faire un pique-nique comme ça, dans les champs. Bientôt elle va me parler de mon short. J’aurais dû lui répondre que ce n’est jamais la faute de la victime, toujours celle de l’agresseur. Ce n’est pas ma faute, si son chien a mangé mon coeur.

Jour 65 – Mardi

C’est insupportable cette attente. C’est encore plus insupportable de prétendre attendre quelque chose, car ce n’est pas vrai, on attend rien du tout, il n’y a rien au bout de cette attente, pas plus qu’un chaudron d’or au pied de l’arc-en-ciel, c’est des mensonges. Alors à quoi bon attendre jusqu’à se transformer en l’attente elle-même si on a rien a en tirer. Il paraît que ça s’appelle l’espoir, ou la foi. Ou encore c’est la faute de Pascal et de son pari. On a tout intérêt à croire qu’il existe un chaudron quelque part, et une récompense à notre attente, que ce soit l’immortalité ou une pochette-surprise en forme de cône en papier roulé. Et quand on s’emmerde d’attendre, d’être statique, de piétiner sur place, on peut toujours prendre nos jambes à notre cou, et bien que l’on soit aveuglés par un soleil agressif, que l’on soit gênés par l’humanité grouillante, qu’il n’y ait que les fuyards qui fuient, malgré tout on court, on court encore et encore au travers des herbes trop hautes qui piquent les mollets. Le genou gauche brûle mais peut-être que si l’on court plus vite que la douleur on va la dépasser, puis en fait non, on a mal c’est tout. Fatigués de tenter de s’échapper, on s’assoit de nouveau, à guetter les arcs colorés dans le ciel. C’est insupportable cette attente.

Une toute petite bague en forme de papillon bleu. Elle venait sûrement d’une des machines du supermarché, où tu insères une pièce de dix francs, tournes la molette et une boule en plastique transparente tombe au hasard. Je ne sais pas s’il a tourné la molette quinze fois pour avoir ce papillon ou s’il a juste choisi la première qui venait, considérant avoir eu de la chance que ce soit le papillon et pas un ananas. Quoiqu’il en soit il avait décidé de m’offrir l’insecte. La transaction ne s’est sans doute pas faite en face à face. On était à l’âge où on envoie un émissaire pour poser la question fatidique de sortir ensemble. J’avais neuf ans, ou à peine dix et clairement sortir ensemble ne signifiait absolument rien pour moi. C’était juste un concept effrayant. Mais j’avais répondu oui. Et voilà qu’il m’offre une bague, dans un couloir bondé, en attendant d’entrer dans sa classe. Pratiquement mariée à dix ans. C’en était trop pour moi! Son romantisme ne s’arrête pas là puisqu’il écrivit un poème avec mon prénom. Quelque chose de simple et de joli, où le i devint irrésistible – peut-on réellement être irrésistible à neuf ans? et le e, élégante – ce dont je doute car je m’étais entichée d’un très, très long manteau en denim brillant, qu’on pouvait qualifier de beaucoup de choses, mais d’élégant non. Nous partagions le même prénom, lui avec la lettre ajoutée version masculine, et en cherchant sur Internet j’ai su qu’aujourd’hui il était attaquant dans une équipe de foot. Évidemment! Je me demande si lors du confinement, il s’est réfugié chez ses parents qui lui ont mis la pression pour trier sa chambre d’enfant – On ne va pas garder ces cochonnerie toute notre vie – et si là, en soulevant ses vieux posters de Zidane et Barthez il a retrouvé ma version du poème avec son prénom, et la bague papillon que je lui ai rendue quand nous nous sommes séparés, d’une façon probablement peu tragique. Je me demande s’il s’est souvenu de mon manteau en denim brillant, et s’il a tapé mon nom sur Google vingt ans plus tard.

Jour 60 – Jeudi

La nuit dernière mes pensées sont devenues folles, ont transpercé ma tête si violemment que mon crâne a explosé, ne laissant que le corps essoufflé, à demi effondré, et des traînées de poudre derrière elles. Les murs qui entourent mon lit se sont recouverts du morne brouillard de leur cendre, sale et noirâtre. Mais peut-être était-ce du sang, il faisait bien trop sombre pour distinguer les couleurs.

J’ai eu si chaud, mon corps avait pris feu, comme une forêt qui s’enflamme quand elle étouffe, et le moindre coup de vent va disperser ce corps dans un ballet insensé. Parfois j’abdique, je pense que je peux m’en passer, que seules mes pensées constituent les cellules de ce corps, qu’il n’y a plus de chair ni de peau ni de poils, que des pensées. Puis je me souviens, que je modèle ces pensées comme du Play-doh, que je crée les balles qui me font sauter la caboche, que je suis responsable de mes nuits sans sommeil, à tourner sous la couette en duvet d’oie, que je triture mes souvenirs comme un détective zélé.

Parce que j’ai besoin de savoir que j’ai vraiment existé, que mes souvenirs sont suffisants pour prouver que j’étais là. Si j’oublie, qui se souviendra pour moi? Si je disparais, à quoi sera réduit mon existence?

Alors pour repousser le futur je pense au passé, car tout ne passe pas vraiment, j’ai pensé. La cendre a une mémoire elle aussi.

Dix-sept années, l’âge d’or. Être enfin la Claudine de Colette, libre et à Paris. Porter une jupe-culotte en laine et une chemise Ralph Lauren XXL achetée dans un Emmaüs normand, une veste à sequins noire Sonia Rykiel et une robe de nonne très transparente. Rouler une roulée en passant un coup de fil à l’entrée de la bouche du métro Charles-Michel pour savoir si oui on non on va au Rex jeudi. D’ailleurs cette soirée elle a un peu changé ma vie, mais ce n’est pas la bonne histoire, je ne suis pas prête pour celle-ci encore. La bonne histoire c’est un vieux Vespa orange qu’il garait devant l’entrée de la fac. Quel âge il pouvait bien avoir? Clairement majeur. Clairement bien plus que majeur. Il portait des santiags, des vraies santiags, pointues et usées. Et j’ai jamais su ce qu’il faisait là, à part qu’il était dans mon cours de littérature et qu’il n’écrivait pas, parce qu’il était je cite, trop amoureux. Un jour on a fait un atelier d’écriture à Montparnasse, et je suis montée tout en haut de la Tour pleine de brouillard en prenant un ascenseur extrêmement rapide. Lorsque je suis redescendue tout le monde était déjà parti à part lui. Dans un enchaînement de faits incongrus, il me propose de me raccompagner en voiture. ME RACCOMPAGNER. EN VOITURE. MOI. Et alors là, la Claudine en moi s’est soudainement volatilisée, me laissant telle que j’étais, une gamine de province pas tout à fait majeure et mortellement timide. Paralysée, j’ai bien sûr tenté de sauver les meubles, de me montrer spirituelle, de la jouer cool, mais Claudine m’avait plantée, elle était retournée dans ses livres. Oh que c’était gênant, mais gênant! Ça a dû durer quinze minutes, pas plus, mais dans ma tête ça a duré des heures. Il m’a finalement confiée que c’était la voiture de sa copine. SA. COPINE. j’étais mortifiée. À rebours je ne sais toujours pas si c’était de la pure gentillesse car c’était sur son chemin, ou bien si j’avais été trop empotée et loupé le coche. Ah! Il m’a déposée devant la fac. En plus je ne sais même pas ce que je faisais là, j’avais menti, je n’avais pas besoin d’y retourner, c’était simplement une excuse pour accepter sa proposition. J’ai dit merci, il est parti. J’ai erré dans la cafétéria vide pendant une heure puis j’ai pris le métro en sens inverse, vers Montparnasse, les joues rouge coquelicot, absolument dévastée. Après ce jour il n’est jamais revenu à la fac. Depuis, quand je vois un Vespa orange dans la rue, je jette toujours un oeil à celui qui le conduit. On sait jamais.

Jour 57 – Lundi

Elles sont usées jusqu’à la moelle
les jeunes filles passionnées
À leur faire croire
qu’elles sont irremplaçables

Cinquante cinq heures par semaine
sans compter le temps abstrait
le temps qu’on ne voit pas
qui est dans la tête

On l’appelle la charge mentale
Celle qui nous empêche de dormir la nuit
Celle qui nous fait pleurer le matin
Celle qui nous fait boire le soir
après une journée à problèmes
puis après une journée tout court

Mets les bouchées doubles
Paresseux va!
Une angine?
Ah ça, ça ne nous arrange pas
tu sais on a besoin de toi

Arrête toi
au milieu du parc,
de la galerie,
du concert,
de ta pinte,
de ton déjeuner de Noël
tu as reçu un message
Ne l’ignore pas
ce doit être important
c’est peut-être important
c’est toujours important
En réalité
ça ne l’est jamais

Mais pourquoi tu pleures?
Pourquoi tu ne dors pas?
Pourquoi tes yeux sont gonflés
comme ça
Pourquoi tu sens le vin blanc?
Pourquoi tu continues?

À marcher quarante cinq minutes le matin
Marcher quarante cinq minutes l’après-midi
pour aller dans le quartier latin
Un masque cousu par sa mère
lui couvre la bouche,
bleu comme la couleur de ses yeux

À travailler dans la même pièce
que sa femme et son bébé
Être baigné dedans
sans début ni fin
Sans balcon
Sans jardin
Sans soleil
Sans conditions

À contrôler des gens
jour et nuit
sans porter de masques
pour ne pas les effrayer
À sauver une femme
d’un docteur devenu fou
d’alcool
Sans gants
car on a pas le temps

Mais tu sais
On compte sur toi

C’était une toute petite voiture bleue il me semble, assez carré, toute en angles. Le genre de voiture qu’on achète au début de sa vie avec son premier salaire. C’était assez sympa de sa part de me raccompagner chez mes parents, certains auraient appelé ça de la galanterie, je pense que lui, ça lui paraissait juste normal. Moi, j’aurais sans doute préféré marcher, mais j’étais polie. Et en gueule de bois. Sur le siège avant où j’allais m’assoir, j’ai dû enlever un bonnet, et me retenir de brosser le tissu recouvert de miettes. J’ai calé mes pieds entre les boîtes de cd et une bouteille d’Evian vide. C’était son moment de vulnérabilité à lui, sa voiture ; j’entrais dans son intimité, sans aucun artifice. On était plus proche dans cette voiture qu’on ne l’avait été avant et qu’on ne le sera après. Mon souvenir le plus vif de ce moment est la voix de Renaud qui sort des enceintes. Et même si je n’avais rien contre le chanteur, ni les bouteilles d’eau vides, ni les petites voitures bleues, je pense que la situation ne m’a pas permise de voir plus loin que cet instant précis où j’ai pris la décision de ne jamais le revoir. Mais toujours, lorsque j’entends Renaud à la radio, je pense à cette voiture.

          Mon premier copain il avait un goût de poivron et il écoutait du jazz. Je n’ai jamais su apprécier le jazz depuis ce non-évènement. Il avait un canapé blanc, et j’avais une robe de la même somme de couleurs. Pour la robe je suis sûre, pour le canapé un peu moins. Il m’a quittée par texto. Je ne me souviens pas si j’ai reçu ce message sur mon Motorola fuschia ou sur mon téléphone à coque holographique. Je ne me souviens pas de l’excuse qu’il m’a donnée, ou même s’il en avait une, d’excuse. Je ne me souviens pas si j’ai eu le courage de répondre ou s’il m’avait trop humiliée pour ça. Je l’ai revu longtemps après, là où on surplombe la ville, notre chemin trésor où les fils des deux enceintes s’emmêlent, où les gobelets en plastique sur lesquels nos noms sont écrits au marqueur s’entassent. Il fallait faire pipi au bout du chemin, dans le noir. Les potes montent la garde, fille ou garçon c’était la même chose, des potes quoi. Je disais, je l’ai revu. Je ne portais plus de robe blanche depuis que j’avais enfin compris qu’elles étaient trop salissantes, après une énième soirée au Get 27, et j’avais changé de téléphone, sans nul doute un Blackberry, celui dont les touches cliquettent. Mais lui, il sentait toujours le poivron, et écoutait toujours du jazz. Il avait invraisemblablement oublié son dernier message. Moi non. Il m’a demandé mon nouveau numéro, je lui ai donné. Il m’a écrit, comme quoi cette soirée était cool, que c’était sympa de me revoir, des banalités en somme. Il m’a proposé un rendez-vous, quatre ans après le premier, celui au canapé blanc. Je n’ai jamais répondu, je n’aimais plus le poivron.

Les hommes vampires
s’approchent de trop près,
oui, de trop près
Je vais finir par les tuer
oui, les tuer
avec les pieux qui
sortent de mon coeur

Ce n’est pas moi qui le dit
c’est la femme aux griffes bleues.