Un jour de grande chaleur, tellement chaud qu’à mes pieds le soleil brulait, que sur mon dos les fusées fusaient. Un jour de grande chaleur j’ai fait mon premier pas sur un chemin bordé de lin et de coquelicots avec au doigt un anneau doré. Derrière moi le jardin que j’ai quitté, et sa maison tout en carrelage. Je longe une rivière qui rigole et dégringole. Sur l’eau des embarcations de papier. Mais je suis légère, si légère que le bateau ne bronche pas.
L’été est là, avec sa tartine de beurre d’anchois.
Une histoire qui n’a pas de sens, pas de début ni de fin. Une histoire en coup de vent, qui n’existe même pas. Une histoire stupide, de lèvres roses et d’ortie sauvage. De couteaux à aiguiser, de gelée de betterave, de filles et de garçons changeants comme la lune. De garçons qui font tourner le vent et déborder les rivières et de filles à manipuler avec amour. Une histoire de verres qui se remplissent, une fois, deux fois, trois fois, les pieds sur la chaise et le coeur mis en bouteille. Ça rend maboule ces histoires de voiture qui roule trop vite, la nuit.
Bribes de restaurant
Un peu d’ail sauvage, sauvageon, sauvageonne, en cuisine, aiguiser les couteaux, hacher les herbes, menu, menu, polir les verres, les casser, les briser, les faire teinter, des clochettes à boire et à déboire, parler, avoir tort, parler, de travers, saucer, un plat, une assiette, un bol, des miettes de repas, mousse au chocolat, glace à la pistache, beurre d’anchois, calçots. C’est quoi dis un calçot ? C’est un gros oignon nouveau ou un petit poireau, comme tu préfères le voir. Je disais grignoter, du pain, du pain, des croutons de pain, de la mie, du pain rassis, pas assis, lève toi, les gens doivent te voir. Y verser du tabasco, de l’huile, du rouge, du vert, des couleurs quoi. Envoyer l’assiette, non pas celle-là, attend, oui vas-y, un coup deux coups trois coups de fourchettes plus tard, la revoici, la revoilà. Happy ? Oui, non, je ne sais pas, je ne suis pas dans leur tête. Mais tu dois bien le savoir non, tu as demandé ? Oui mais je n’ai pas compris, les mots ont fusé trop vite, tout seuls, je ne les ai pas attrapé, il m’en a fallu de peu. Ce n’est rien, ce n’est rien.
La saveur du chili
Je me cassais les dents plusieurs fois, persuadée à intervalles réguliers que s’en était fini, que j’allais rentrer, lassée de me sentir étrangère dans un pays à seulement une heure de train de là où j’étais née. Je m’imaginais, arrogante, dégoulinante de clichés faisant intervenir béret-vin-et-Plastic-Bertrand, dire au revoir, rendre mon tablier – au sens littéral du terme – et rentrer chez moi, accueillie par le soulagement que mon absence douloureuse avait provoquée chez mes amis. Je pris une gorgée de café, victorieuse – ah ce café – grignotai une tartine de pain et son beurre fermier – ah ce beurre fermier – et oubliai instantanément pourquoi j’étais partie. Fucking hell, pensai-je, pourquoi j’étais partie ?
« Une fois le bébé endormi, le fermier prit son chien dans les bras et le berça à son tour. Puis il berça sa poule, son mouton et son cochon. Avec ses machines agricoles, il berça ensuite sa vache, et son cheval, répétant les mêmes gestes jusqu’à ce que tous les occupants de la ferme soient profondément endormis. Il se donnait bien du mal, ce fermier, pour prendre soin de tous ces êtres… »
Des erreurs ont été commises, David Carkeet
Le champignon de longue vie

Publication print, Mint, 2017
Bribes thaïlandaises
À fond sur un scooter, les deux pieds rangés dans mes sandales à scratch, je tiens fermement mon casque jaune sur lequel trône le symbole royal thaïlandais et toute mon ignorance. Si les premiers jours j’agrippe mon conducteur, c’est pour mieux lâcher les mains les jours suivants, afin de tenir le gobelet en plastique géant, dans lequel une jeune fille a préparé sur le bord de la route fumante mon cha kiao yen, thé vert adoucit de lait concentré. Lorsque fatigués de piloter au milieu du trafic agité et frénétique de Chiang Mai, on décide de poser pied à terre et de se perdre dans les rues du quartier.
Dans mes jambes il y a des noeuds.
Si tu appuies dessus,
ils te raconteront des histoires.
Ce sont les histoires de Suzie
qui sont écrites dans mes jambes.
Ce sont ses histoires qui me portent.
Elle y a fait des noeuds à ses histoires
pour que je me souvienne.
Mais que je me souvienne de quoi ?
Des histoires de léopard qui danse sur une piste bondée,
face à la lumière, face à la scène, face à la musique,
qui tourne le dos à la drogue, à l’amour, au futur.
Des histoires de lune rousse qui baigne une fille blonde
et petite, mais grande sur ses talons.
Toutes les nuits, sur un balcon, un scooter, une terrasse,
dans une rue, un bus ou un bar, chez des amis ou
chez les autres.
Des histoires de tunnel, le même que Lady Di je crois.
Le pont de l’Alma, à deux roues, à deux.
Ça me rappelle un autre pont… Mirabeau,
sous lequel coule la Seine et nos amours,
Mais ça c’est une autre histoire,
encore faut-il que je m’en souvienne.
J’ai rêvé
j’ai rêvé
de la Bulgarie
de la roche rouillée
et des icebergs.
Je ne pouvais plus partir
la faute à mon vélo bleu.
