Le club

Le club était vide, pourtant on y jouait déjà de la musique. L’enseigne en néon s’étalait sur la façade ‘X’ – elle n’est pas encore prête à assumer ce nom trop littéral, alors elle préfère le garder sous silence pour l’instant. En entrant, elle vit une scène vide, du matériel de musique et une boule à facettes qui ne brillait pour personne. La solitude de cette pièce l’effraya mais elle savait qu’elle y retournerait, dans ce club qui lui était si honteusement familier.

 

Le bourreau

          Vous pensez sans doute que la souffrance du bourreau est méritée, qu’il doit se sentir coupable, et même ne plus en dormir la nuit. Vous espérez qu’il regrette, qu’il en pleure, qu’il supplie et qu’il en crève de  culpabilité. Derrière vos phrases bien polies, comme le verre par la mer, celui qui se transforme en doux galet, transpire vos souhaits de le voir puni. Pas par vous, non, vous valez mieux que ça, mais par le reste du monde. Et le bourreau se couche le soir, avec des images qui tournent vite, trop vite, comme une voiture de course, celles de son cauchemar, celui qu’elle faisait souvent quand elle était petite.

C’était les plantes, la fumée des plantes qui nous faisait rire. Nous riions tellement que nous nous roulions par terre, dans l’herbe fraiche de la nuit, les tournesols et les massifs. Tellement, qu’il fallait nous empêcher de rouler trop loin, de tomber dans le trou du garage. Tellement, que nous pleurions, finalement…

Les contes de la folie ordinaire sur un bureau mal rangé, à côté d’une batterie et d’une araignée. Je me souviens de tout, presque de tout, de la barque, des poupées, du synthé et de cette île, en plein milieu de la Normandie. Quand je suis dans les ruines du château, je l’aperçois cette île, mais pas la maison, comme si elle n’avait jamais existé, comme si c’était un mirage. Seul le livre me prouve que je ne l’ai pas rêvée, cette maison.

Prendre les sens interdit en vélo, ignorer les messages, les grands panneaux rouges, écouter les baleines chanter dans les toilettes et se souvenir des kangourous qui sautaient dans les jardins. On y était pas, mais il me l’a écrit, il y a dix ans, dans une longue lettre, les kangourous dans les jardins; comme si j’y étais.

Fumer des clopes avec le garçon aux rhinocéros, chercher Sean Paul, encore et toujours. Suivre des rivières, être un diamant, tu sais avoir plusieurs faces, plusieurs identités, plusieurs soi, être un diamant quoi. En discuter avec le garçon qui nettoie les assiettes que je sers. Ne pas se sentir coupable de ne pas écrire, de ne pas être l’image que l’on a en tête, parler d’Allie Brosh, prêter Allie Brosh. Tu ne connais pas? Je t’en prie va voir. Danser sur les canapés, boire du vin, pas bon, pas terrible, pas mal. Boire du gin, du vermouth et du Campari, pas l’un après l’autre, non, tous ensemble. Faire la grimace, car c’est fort, trop fort, mais c’est rouge, comme les coquelicots, les coeurs et le sang. On est plus vieux, on est dans le canapés tandis que eux, ils grognent comme des dinosaures, allongées dans les escaliers, sur la moquette. C’est doux et moelleux, la moquette, ça rebondit sous mes pieds, alors je saute, partout, dans le salon, dans la cuisine. Elle descend, elle rayonne, elle est blonde, comme dans les films. Elle a un prénom qui ricoche sur ma langue. Elle porte un peignoir blanc, si blanc, immaculé, comme dans les films. Et des chaussons assortis. Elle boit du whisky, il est tard putain, pourquoi elle boit du whisky? Attend mais je bois bien mon verre de vin là, ou le verre de vin d’un autre, à cette heure la propriété est relative. Les cigarettes sont marron et russes je crois, elle s’envole par la fenêtre alors que j’enfourche mon vélo. La cigarette, pas la fille.

Un jour de grande chaleur, tellement chaud qu’à mes pieds le soleil brulait, que sur mon dos les fusées fusaient. Un jour de grande chaleur j’ai fait mon premier pas sur un chemin bordé de lin et de coquelicots avec au doigt un anneau doré. Derrière moi le jardin que j’ai quitté, et sa maison tout en carrelage. Je longe une rivière qui rigole et dégringole. Sur l’eau des embarcations de papier. Mais je suis légère, si légère que le bateau ne bronche pas.

L’été est là, avec sa tartine de beurre d’anchois. 

Une histoire qui n’a pas de sens, pas de début ni de fin. Une histoire en coup de vent, qui n’existe même pas. Une histoire stupide, de lèvres roses et d’ortie sauvage. De couteaux à aiguiser, de gelée de betterave, de filles et de garçons changeants comme la lune. De garçons qui font tourner le vent et déborder les rivières et de filles à manipuler avec amour. Une histoire de verres qui se remplissent, une fois, deux fois, trois fois, les pieds sur la chaise et le coeur mis en bouteille. Ça rend maboule ces histoires de voiture qui roule trop vite, la nuit.