Jour 52 – Mercredi (bis)

La porte est fermée depuis si longtemps maintenant, nous ne savons pas où nous avons rangé les clefs. Alors on attend qu’on vienne nous chercher. Cela pourrait prendre des minutes, des jours, des mois voire des années. Mais on reste patients, sous l’horloge si imposante qu’on ne peut y lire l’heure. Après tout, peu importe le temps que nous restons ici, ce ne sont que des chiffres, comme ceux que je regarde tous les soirs avant de dormir.

Jour 52 – Mercredi

Dans les marais anglais où se promène l’homme solitaire, sans doute un ornithologue amateur aux vues de ses jumelles, je pédale lentement, entourée de roseaux qui plient mais ne cèdent pas, d’un cygne dans son gigantesque nid de branches sorti d’une fable de La Fontaine ; sur les chemins caillouteux je croise des dames à perruque, et sur le pont enjambant les péniches qui embrassent la rivière, de jeunes adolescents aux mèches bouclées sur leurs tempes. Je vois des chevaux derrière de longues barrières, et une femme explique à cette famille qu’il ne faut pas les toucher, car on pourrait transmettre le virus par cette caresse. Les enfants la regardent la tête penchée, les parents ne répondent pas. J’étais d’accord mais je lui aurais bien expliquer la différence entre pédagogie et condescendance.

Jour 48 – Samedi (bis)

Je m’ennuie

J’ai tout le temps de ne rien faire. Ce qui est parfait, car je ne veux rien faire. Absolument rien, ni cuisiner cette tarte aux poivrons, ni chercher une clef à molette pour réparer mon vélo, ni lire ce livre que j’ai déjà lu deux fois, ni répondre à mes messages, car je n’ai rien à dire, absolument rien. Je trouve mes réponses tout à fait inintéressantes. Si je presse une nouvelle fois l’écran de mon téléphone j’espère le fissurer un peu plus.  Je me suis mis du fard sur les joues, sur les yeux, sur la bouche, du violet et du doré, pour égayer cette journée qui reste malgré tout parfaitement terne. Je m’ennuie dans cette chambre trop petite où mes culottes et mes assiettes sont côte à côte, à regarder par la fenêtre d’un air vaguement intéressé. Je m’ennuie. J’ai envie de courir devant une scène, une pinte à la main, de dodeliner de la tête et de lever progressivement la main. J’ai envie de tressauter au rythme de la musique, de renverser ma bière sur ma robe, comme d’habitude, sur les autres aussi un peu. Je m’en fiche, j’ai envie de hurler et de rebondir contre le corps des autres. J’ai envie de sentir qu’on m’empêche de tomber pour mieux me repousser vers le centre du cercle, de bouger les bras pour me protéger le visage, le reste je m’en fous, j’ai mes chaussures coquées. J’ai envie de perdre mon souffle, de suffoquer, d’être en sueur, la mienne et celle des autres mêlée. J’ai envie d’éviter les pieds au dessus de ma tête, je n’ai pas la force pour les retenir, ces corps qui lévitent. J’ai envie de léviter moi aussi, pour la première fois, de sentir les mains qui me supportent, les yeux tournés vers l’encre du ciel. J’ai envie de rire, de tenir le bras de celui à ma droite, à ma gauche, de me reposer sur le dos moite de celui qui est devant moi. J’ai envie de rire mais en attendant je m’ennuie.

 

Jour 48 – Samedi

Deux gouttes de fleur blanche de châtaigner sous la langue, pour brûler dans les flammes du feu de camp les pensées qui entrent sans frapper. Elles s’envolent en fumée, ou en papier cendré. Je ne les retiens pas, elles ne m’appartiennent pas. Alors j’ouvre la bouche, et presse la pipette encore une fois. Deux gouttes de plus. La bouteille est réconfortante dans ma main, rondelette et froide. Le goût me fait grimacer, surtout en pleine nuit, mais le liquide corsé agit instantanément, érige autour de moi une barrière invisible qui me protège de mes pensées, et leur dit doucement, j’aimerais dormir maintenant.

« La grande mémoire de la honte, plus minutieuse, plus intraitable que n’importe quelle autre. Cette mémoire qui est en somme le don spécial de la honte. » Mémoire de fille, Annie Ernaux