Jour 34 – Samedi (bis)

Le chien est attaché à la barrière de cette bâtisse en bois, c’est sa laisse qu’on emmène en promenade loin dans la forêt, pas lui. Est-ce la même maison où le vieil homme est mort dans sa baignoire, sa face nue tournée vers le plafond? C’est la fille au visage poudré de blanc qui nous l’a annoncé ‘le vieil homme est mort dans sa baignoire, et son esprit est toujours là’.

Jour 34 – Samedi

À quoi bon?

À quoi bon continuer quand on se sent si basse que la terre nous recouvre. À quoi bon continuer quand on pense à exploser en mille copeaux de verre. À quoi bon continuer quand on garde ses photos tournées vers le mur. À quoi bon continuer quand on préfère s’enfuir, loin, très loin, dans une autre dimension, là où on a plus rien, même plus forme humaine. Pour y arriver combien de bus, de trains et de bateaux faudra t-il prendre? À quoi bon continuer quand on est déçu d’être soi. À quoi bon continuer quand même dans nos rêves on ne sait plus où s’assoir.

Jour 28 – Dimanche

Canette de Pale Ale sous le coude, bue dans un verre 33cl Stella Artois. Dans la cour des voisins, les enfants construisent une rampe de skate avec marteau et scie, et d’énormes pies volent de tout côté. Une tranche de Brillat-Savarin, du pain maison sous-cuit pour une tartine de pâté de sardine épicé, portant en chapeau une tranche de concombre au vinaigre. Les hommes écossais portent des mullet et des chapeaux de cowboy, tandis qu’un garçon nous demande si on veut un verre? C’est drôle. Mais pourquoi est-ce drôle? Car on est tous assis chez nous, seuls devant notre écran à regarder les mêmes groupes jouer depuis leur salle de bain et que d’un coup je m’y voyais vraiment à ce festival, dans la foule, une pinte en plastique à la main, les coudes de mes voisins contre moi, la lumière bleue et rouge sur la scène, les toilettes défraîchies et les sifflements dans mes oreilles.

Jour 22 – Lundi

La voisine

Il y avait une rue,
et dans cette rue,
un corbillard.
Qui passait, lentement,
dans cette rue.
Pour que la famille
puisse se recueillir,
devant le cercueil,
dans le corbillard,
dans cette rue.
Et les voisins ont ouvert
leurs fenêtres.
Et les voisins ont ouvert
leur porte.
Pour signer, depuis chez eux,
le cercueil,
dans le corbillard,
dans cette rue.

Voir l’enfant aux cheveux longs, tombé de son cheval, décapité par un couteau à pain. Fuir par les escaliers, entre les nombreux cartons vides d’Amazon; des escaliers aux multiples marches abruptes. Finir sur le toit, sauver son ami qui aurait tout aussi bien pu être son frère.

Et en attendant la bouche d’incendie pleure toujours dans le parc.

Nuit 13/14 – Entre samedi et dimanche

Quand j’étais petite la chambre de mon frère était de l’autre côté de la mienne, de chambre. Tous les dimanches soir, j’entendais depuis mon lit simple le générique angoissant, minéral – je me souviens bien penser ce mot, minéral – de la série médicale Urgences. J’étais pétrifiée  sous ma couverture de laine, les draps pourtant bien bordés, rassurants.

Jour 8 et 9 – Lundi et mardi

Les jours se marient comme des amants trop pressés; pourtant ils ne se ressemblent pas.

J’ai un jardin, je fais donc partie des privilégiés. Déjà que je suis blanche et hétérosexuelle, ca fait beaucoup. Au moins je suis une femme, ça contrebalance. Mais cis, alors bon c’est pas ouf non plus.  Par contre je ne suis pas partie dans ma maison secondaire à Trouville, je suis restée coûte que coûte dans ma colocation, à Clapton. Et je vis avec mes propriétaires. Ils ont deux petites filles, et maintenant, à force de me voir voguer dans la maison, la plus grande essaie de prononcer mon prénom. Et c’est mignon, parce qu’elle est toute petite, et qu’elle est anglaise. Alors pour le moment, elle n’y arrive pas. Mais elle me fait coucou, quand je suis dans la cuisine et elle en haut des marches, et elle me dit bye bye quand je monte dans ma chambre. C’est étrange ce confinement à l’anglaise. Ça nous fait passer des moments incongrus avec des gens qu’on ne connaît pas vraiment. Mais on les aime quand même, malgré tout.

Je disais, j’ai un jardin. Et plein d’outils. Je redécouvre des plantes, le marigold anglais et le forsythias, tous les deux jaunes poussin, le grand laurier et le petit à ses côtés, et un énorme jasmin qui joue le parasol. Il y a aussi l’olivier, la lavande et le romarin. Une énorme vigne vierge se prend pour le parrain et étend ses tentacules de chaque côté d’une mare, où trône un soleil bleu.