Le nin-nin

Un petit rectangle de coton blanc aux bordures orangées, à la maille aussi rassurante à caresser qu’un chat qui ronronne. Au bout de dix ans de tripotage journalier il était parti en lambeaux, mais il était toujours mon seul et unique fidèle partenaire. Rien ne pouvait nous séparer, pas même – et surtout pas – la machine à laver. Je refusais systématiquement que ma mère l’ajoute à la lessive, car de mes propres dires cela lui ôterait cette odeur si caractéristique qui lui appartenait. Ma propre odeur, celle de mes doigts, de ma salive, de mon sommeil et de mes pleurs. Lavé on lui arrachait non seulement son odeur mais surtout mes histoires silencieuses et mes secrets. Et ça ce n’était pas possible. Un mont déraisonnable de peluches emplissait ma chambre d’enfant dont une grosse courgette verte rayée de noir. J’ai revu une photo de cette peluche en triant mes affaires d’enfant, et je ne suis pas certaine que ça ait été une courgette finalement. En tout cas c’était un légume très amical. Peu de ces peluches ont atteint le climax de leur existence, qui était de dormir avec moi. Celui qui avait ce droit était une sorte de canard humanisé, portant une marinière et un tout petit béret de marin. Son sexe me paraissant indéfinissable j’ai décidé de lui attribuer deux identités, celle d’un garçon sous le nom de Pioupiou et celle d’une fille nommée Pioupiounette. Chaque soir j’expliquais à mon père lequel des deux allait dormir avec moi cette nuit-là, l’un étant plus rare que l’autre. Ma peluche était gender fluid, mais je ne mettais pas de mot dessus, pour moi c’était juste évident que la même peluche puisse être à la fois un homme et une femme. Si ces peluches avaient des prénoms – et d’ailleurs également des noms de familles fantaisistes écrits sur un bout de cahier Clairefontaine accroché dans leur dos avec du scotch – mon carré de coton blanc, mon doudou, portait celui de nin-nin. Ce nin-nin était partout où j’étais, dans le lit, à table, dans le jardin, sous le lit, dans le cerisier, et aussi chez mes grands-parents. Mon papi faisait des blagues, moi j’étais trop petite pour les comprendre, mais je savais qu’il m’embêtait parfois, juste pour rire. Un jour on a rigolé plus que les autres car il a fait tomber mon nin-nin égaré dans son verre de whisky. Ou alors il a versé son whisky sur mon nin-nin, va savoir. Alors ma mamie a pris mon nin-nin trempé entre ses doigts et m’a expliquée qu’on allait devoir le laver, car sinon il allait sentir le whisky pour toujours. Et peut-être même qu’elle m’a dit que j’allais être saoule à suçoter ce tissu plein d’alcool. Alors je l’ai senti et effectivement, mon nin-nin avait perdu mon odeur de salive et de sueur, simplement remplacée par une odeur de comptoir poisseux. Mais j’ai trouvé cette histoire tellement drôle, mon papi, son whisky et mon nin-nin, et j’ai tellement rigolé, que j’ai tendu mon nin-nin à la machine à laver sans même sourciller.

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