Le porcelet

Ses boums n’ont jamais eu le goût de celles de Vic. Elle appliquait trop de gloss en roll on, dans lequel se collaient les mèches de ses cheveux, et du crayon pailleté bleu électrique au ras des cils supérieurs. Elle portait vraiment trop de maquillage, mais finalement c’était juste un coloriage mal fait, qui déborde, ça n’avait aucune importance, aucun impact sur le motif de base. Ses contours étaient toujours les mêmes. Son orthodontiste a refusé qu’elle garde les dents du bonheur. Si elle avait vécu à l’époque napoléonienne – et été accessoirement un homme – elle aurait été exempt de guerre, parce qu’elle n’aurait pas pu recharger son arme en ouvrant la poudrière avec ses dents. Se soustraire au destin de soldat juste pour une histoire d’incisives écartées, le bonheur couleur ivoire. Dans les années 2000 on avait plus le service militaire obligatoire, mais on refusait que les enfants échappent à une guerre fantasmée et terminée depuis bien longtemps. L’une de ses boums, loin d’inclure Lambert Wilson qui joue du piano, implique un porcelet. Et c’était très sincèrement la meilleure boum de sa vie, une boum dans une porcherie. Voyez-vous elle avait la cassette vhs de Babe, le cochon devenu berger, un classique. Dans la porcherie, il faisait chaud et moite, il y avait des centaines de porcelets qu’elles avaient le droit de prendre dans leurs bras. Bien sûr à cette époque elle ne faisait pas le lien entre ce porcelet et le filet mignon de porc aux champignons de Paris et crème fraîche qu’on lui cuisinait, car personne ne lui avait distinctement expliqué ce lien. Grossière erreur d’ailleurs, on devrait emmener tous les enfants dans une porcherie, leur mettre dans les bras un porcelet, les laisser faire connaissance, les caresser, leur parler puis ensuite leur expliquer que ce cochon sera dans leur assiette dans deux semaines. Expliquer que le steak est un animal d’abord vivant, puis mort. Juste pour en avoir conscience. Et ensuite l’enfant décide s’il est ok avec ça. On ne devrait pas cacher aux enfants qu’ils mangent un animal mort. Ni qu’on ne mange pas le chat mais qu’on peut manger le porcelet. Car croyez moi, elle ressentait autant d’amour, voire plus, en tenant dans ses bras ce porcelet plutôt qu’un chaton. On ne devrait pas couvrir la viande de sauce épaisse pour cacher le sang, le gras, les nerfs. Par contre on devrait en faire une fête, une célébration, un véritable sacrifice. Elle ne pense pas qu’il faille seulement manger les animaux que l’on tue, mais si l’on est pas capable d’accepter que le porcelet et le filet mignon partage la même âme alors on ne mérite pas de le manger. Inconsciemment quand elle tenait ce porcelet dans les bras, elle s’est rendue compte qu’il fallait honorer l’animal même dans la mort. Et s’il lui a fallu du temps, beaucoup de temps, elle a toujours une pensée pour le veau, le cochon, le chevreuil, le lapin ou le canard vivant qu’elle ingère, tout en sachant que dans cette viande, il y a tous les souvenirs et les expériences de la bête trépassée, ses forces et ses faiblesses, ses peurs et ses exaltations. Quand elle mourra elle veut bien être dévorée par des vautours, pour retourner là d’où elle vient. Par contre elle n’avait toujours pas dansé le slow.

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