La moquette

Planète Rap 2005 Volume 1 + Volume 2, les boîtes en plastiques des cds s’entassent et remplissent la tour dédiée à cet usage. Une tour cd quoi, terriblement ringarde, même à l’époque où on y rangeait les boîtiers achetés chez Cora. Oui je disais chez Cora et sur Paris. Pas la peine de juger la province. J’allais en ville quand je rejoignais mes amis sur le parvis devant le théâtre, où les garçons apprenaient aux filles à tenir sur un skate. Je suis sans doute passée par là moi aussi pour agripper quinze secondes la main d’un garçon, ce qui n’était pas négligeable. J’ai jamais su tenir sur un skate en lâchant cette main, ou peut-être que je n’ai jamais voulu savoir. Alors chez Cora, quand j’avais la chance d’y aller, j’achetais la dernière compilation Skyrock Planète Rap de l’année, et j’avais entre vingt et quarante nouvelles chansons à écouter pour bien danser et mal chanter. Chacun ses dons. Ça me paraît inimaginable aujourd’hui, d’être si limitée dans mes choix d’écoute, mais ce sont des chansons que je connais encore par coeur aujourd’hui, donc j’imagine que ça avait du bon. Le RnB français et américain des années 2000 est sans doute le véritable premier amour de ma vie, et aujourd’hui il suffit de lancer une playlist RnB 2000’s sur Spotify pour que automatiquement mon corps se transforme en lave. C’était l’anniversaire d’un garçon de la classe au collège, sûrement en 5ème, blond et potelé, c’est tout ce dont je me souviens de lui. Pas même un prénom, ou juste que c’était un prénom court. Ou peut-être un peu long finalement. J’étais la seule fille invitée car j’étais amie avec des garçons au collège, les filles étaient bien trop méchantes. Personne ne m’avait appris la sororité, et à elles non plus apparemment. Son anniversaire se passait chez lui. Qu’est-ce qu’on a fait tous ensemble? Dieu seul se souvient. Mais je sais que j’avais été chez Cora avec mes parents pour acheter la compil’ Planète Rap la plus récente et la lui offrir. Tout le monde écoutait Skyrock au collège. Enfin bien sûr que non, mais tout le monde faisait semblant d’aimer la même musique, alors tout le monde assurait écouter Skyrock et la Radio Libre. Libre d’apprendre dans le désordre, car pas certain qu’apprendre à faire une pipe avant d’avoir embrassé un quelconque être humain soit dans l’ordre des choses. Alors j’avais apporté mon cadeau, ma compil’ que ma mère avait emballée pour moi car je n’étais pas si appliquée, et je l’ai posé sur la pile des autres paquets, quand je l’ai vue. Posée négligemment sur le bureau de la chambre, la compil’ Planète rap que j’avais achetée deux heures avant, sans emballage, car celle-ci appartenait au birthday boy. Ma seule consolation résidait dans le détail du boîtier fissuré. Fissuré car il avait sans doute acheté ce cd dès sa sortie. Il n’attendait pas comme moi d’aller chez Cora une fois tous les deux mois. Il allait chez Cora dès que la compil’ était disponible. Sûrement exprès pour ça. Évidemment, si la même scène se rejouait aujourd’hui j’irais droit sur mon hôte avec un cd dans chaque main pour qu’on en rigole tous les deux. À la place quand il a déballé mon cadeau, j’ai rougi et fermé les yeux. Mais s’il était bien conscient qu’il possédait déjà ce cd, il a fait semblant d’être content de le recevoir pour l’écouter plus tard. Il n’a rien dit sur le fait qu’il avait déjà dû l’écouter mille fois, se lasser, le laisser traîner sur le sol, marcher sur le plastique et le fissurer sans que cela ne le gêne plus que ça, car ce cd faisait déjà partie du passé. Je me demande même si à cet instant précis le cd de la boîte cassée n’était pas inséré dans la chaîne Hifi. J’étais mortifiée mais à la suite de ce moment gênant, on est tous sortis pour se balader dans son village je présume. Ils ont fait ce que les jeunes garçons font quand ils apprennent qu’ils écrivent les règles du monde dans lequel on vit – ils ont sonné chez tous les voisins avant de partir en courant. J’ai juste couru. De retour chez lui, dans l’état euphorique dans lequel m’avait plongée cette activité j’ai oublié d’enlever mes baskets à scratch, et je me suis dirigée droit sur le jumeau balafré qui trônait encore sur le bureau, en marchant sur la moquette. Sur la moquette. Et là vous imaginez bien le problème. Que nos parents aient pensé que poser de la moquette dans nos maisons fut une bonne idée soit, mais on ne devrait pas souffrir de ce choix imbécile. Me voilà sur cette moquette, avec mes baskets à scratch, les traces rayées de mes semelles bien visibles, tenant entre mes mains la boîte cassée. Alors vite, j’ai enlevé mes baskets et je suis sortie de la pièce pour rejoindre mes camarades. Mon hôte blond et potelé aurait sans doute prétendu ne pas remarquer les traces brunâtres laissées par mes pieds, car c’était un être délicat qui avait pris soin de ne pas froisser mon ego lors de l’épisode du cd. C’était sans compter sur sa mère, qui avait décidé de mener une véritable chasse aux sorcières. Qui avait osé marcher sur la moquette de ma maison avec ses chaussures sales? Elle voulait qu’un enfant endosse la responsabilité de sa terrible décision prise quinze ans plus tôt, concernant le sol du logis. Et là le drame. Si mon cadeau avait un doublon, mes baskets à scratch elles, étaient bien uniques. Aucun doute, mes semelles étaient celles qui avaient laissé les traces sur sa moquette bleue. Démasquée, j’ai évidemment éclaté en sanglots, c’en était trop.

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