Un grand fusil

Il a mis une clémentine enceinte, et puis ils ont enterré ses épluchures dans un cimetière de fous. Sans que personne ne puisse venir poser ses phalanges sur la croix en pierre ou planter des tournesols dans la terre meuble. Personne ne veut mourir seule et oubliée, avec pour unique compagnie un enfant abandonné dans le coeur, comme un arbre déraciné. Dans ce rêve qu’elle a fait la nuit dernière, des hommes dans une voiture tirent sur des civils, alors elle court se réfugier sur une étendue d’herbe bien trop dégagée, et se jette à terre comme les autres. La voiture passe et elle voit un grand fusil pointer dans sa direction. Alors que les étincelles sortent du canon elle entend le bruit des coups de feu, très proches. Quelqu’un se jette au dessus de son corps étendu pour la protéger. Il n’y a que le bruit des coups de feu, et le silence. Celui qui joue le gilet pare-balles est un adolescent de quatorze ans qui porte un nom qui n’existe pas et veut protéger son ventre car elle est enceinte. Ah bon ? Elle a bien cru qu’on allait l’enterrer elle aussi, mais elle n’est pas encore prête à quitter ses quartiers.

Orange

S’il n’y avait ni feuille sur les arbres ni cheveu sur nos têtes le vent ne ferait aucun bruit. Il n’existe que par ses actions sur le monde qui nous entoure et les réactions qu’il provoque. Sans cela nous ne le remarquerions même pas. Dans les rues il n’y aurait que le silence, seulement perturbé par le pot d’échappement de quelques véhicules, et le bruit étouffé des pas des chats. Ses sales histoires de chat roux qui viennent te dire bonjour, de chats qui s’endorment comme des nouveaux-nés dans les tiroirs, de chats qui portent des noms d’ours, de chats aux yeux bleus. Est-ce que c’est ça être amis? Parler de choses qui ne nous intéressent pas? Pour le simple plaisir de recevoir un message, une réponse, d’entendre le bruit de l’Iphone qui sonne. Parfois tu voudrais aussi utiliser le cul d’une lampe pour exploser ton téléphone. Être injoignable. Disparaître sans laisser de traces. Prendre un train, n’importe lequel, regarder les écrans et partir. Peut-être le nord, c’est toujours bien le nord. Mais tes lampes sont trop fragiles, elles sont faites de sel rose, elles fondent même un peu l’été quand il fait trop chaud. Et tu te retiens de lécher les grosses gouttes salées qui perlent. T’es comme cette lampe, t’es pas aussi lisse que tu veux le faire croire, ni aussi tarte que tu veux bien le montrer. À la place de partir dans le nord tu vas partir dans le sud, prendre un bateau et manger du loup de mer. Il y a mille façons de disparaître, de se dissoudre, comme cette lampe de sel. Tu peux aller dans un bar, changer de prénom, prendre une frozen margarita et porter des couettes. Tu peux haïr Suzie et toutes les autres. Tu peux lire Raymond Carver et rêver d’avoir ton nom imprimé à la place du sien sur la couverture. Tu peux voir des lumières vives devant tes yeux, comme après avoir mangé des champignons à la fac, ceux au goût de la mousse sur le sol de la forêt, et continuer d’ouvrir les yeux, sans rien voir, simplement des couleurs. Tu peux cacher un bout de ton âme dans un autre être humain, et prier pour que personne ne le découvre et ne le tue. Tu peux sourire par défaut. Tu peux écouter l’album Alive 2007 de Daft Punk, comme ces longues nuits où tu buvais du mauvais vin dans un grenier avec pour compagnons des prénoms d’empereurs romains, et où tu mimais la guitare, agenouillée sur le tapis, à chaque fois que la musique Aerodynamic passait. Dans ta chambre c’est ridicule, il y a tous ces objets orange, ton briquet clipper qui te suit partout et cette veste imperméable beaucoup trop longue pour toi. On dirait que tu ne portes rien en dessous, rien que tes chaussettes hautes noires Adidas. Sinistre! Pourtant uranus tourne toujours sur elle-même. Rien ne change dans le ciel, même quand la terre s’affaisse sous les roues crantées de ton vélo, ou quand sa montre vibre car il a reçu un message, même quand la coriandre a un goût de savon, même quand le vin est orange. Rien ne change dans le ciel, pas même à cause des lampes de sel.

The reed

I look tiny and frail so they think

if they push me firmly enough

I would fall

and lie down on the concrete

my bloody knees,

the scratches on my elbows

Until I die

Until I die

_

They think that they can

walk on my dead body

while saying sorry

But I’m not there

I’m not on the floor

I am near the pond

my feet in the damp soil

_

I’m not an oak

I am a reed

No matter how fast the wind is blowing

how hard they’re breathing

and keep hammering away

they can’t break me

they can’t shatter me

because I will bend

_

I am a reed

I am a reed

Don’t you worry

mommy

Le supermarché

Ça me prend, sans prévenir, devant le rayon des conserves de haricots et flageolets, et celui des herbes fraîches. Au début c’est incompréhensible, ces crises de larmes devant un sachet de basilic, avec un panier en plastique vert à la main. Je sors la liste de courses de ma poche mais mes yeux sont brouillés, comme ceux que je mangeais tous les jours vers onze heures du matin lorsque je travaillais toujours. Cuisinés par un chef, les oeufs pas les yeux, étaient toujours très bons, aspergés de sauce Tabasco rouge coquelicot, affalés sur un gros lit de sourdough. Avec un bon couteau à steak, il était facile d’en faire quatre bouchées et je repoussais l’assiette salie mais vide, repue. Je nettoyais mon gosier à coup de décaféiné au lait d’avoine, mon breuvage magique. Mais je disais, mes yeux sont en larmes, ils chialent sans aucune autre raison que celle de regarder un bout de feuille pointue et odorante, ou encore un petit pot de crispy shallots. Ça n’a aucun sens. Il m’a fallu des mois à écumer les supermarchés pour comprendre d’où venait le problème. L’odeur un peu écoeurante des fruits trop mûrs se mêle à la fraîcheur de la climatisation, le claquement des talons de mes Clarks font rebondir les miettes égarées sur le carrelage blanchâtre, la radio passe les bangers pour lesquels je presse pause sur mon téléphone sans enlever les écouteurs de mes oreilles, afin d’écouter la musique qui me surplombe tout en évitant qu’on ne m’adresse la parole, like a true aquarius. Ça m’as pris d’un coup, comme on a une épiphanie ou une envie de pisser, comme ce jour où j’ai saisi le concept d’absence devant un massif de fleurs, après avoir fumé de la sauge des devins. Et encore une fois, cette absence s’est manifestée et s’est matérialisée dans un endroit inattendu à un moment inattendu. Pas dans le lit, pas dans le métro, pas dans le club, pas dans la rue. Mais dans le supermarché. En achetant du basilic.

Annoncer qu’on a perdu. Perdu quoi? Perdu quelqu’un, à quelqu’un. Pour quoi faire? Juste pour le dire, simplement. Qu’il est simple de se laisser fondre dans les bras, les jambes, les mains et le picotement des cheveux coupés courts. Qu’il est simple de se laisser aller à danser, éviter de dormir pour fuir les images des rêves, affronter la nuit avec bravoure. Ou ce que l’on croit être de la bravoure. Alors qu’en fait c’est par lâcheté qu’on ne va pas dormir. Et accepter de fermer les yeux seulement lorsque l’on sait qu’il y a un barrage entre soi et les larmes, entre soi et les songes. Annoncer qu’on a perdu, sans que personne ne puisse nous aider à retrouver, puisque c’est une quête sans but. Annoncer la perte, annoncer la mort, attendre des autres les mots qui ne nous viennent plus. Attendre la tape sur l’épaule, la moue gênée, la tête penchée, le mot doux, le regard compatissant, n’importe quoi. Attendre qu’on nous demande mais ça va? Annoncer qu’on a perdu l’espoir qu’on avait placé dans la mauvaise personne, la mauvaise situation, la mauvaise intention. Annoncer que les tempêtes ont tout emporté, même notre bonne étoile, tellement le vent a soufflé. Annoncer que seule la danse semble être la réponse, si stupide soit-elle, si creuse paraît-elle. Verser l’eau qui nous contient car de toutes manières on est plein et on ne peut plus rien recevoir. Seulement verser. Donner. Mais donner à qui? Annoncer quoi? À qui? Aux inconnus, aux passants dans la rue, au livreur de fleurs, au caissier du supermarché, aux autres, ceux qui ne signifient rien, aux ancêtres que l’on ne connaissait pas hier. Être comme une boîte tupperware qu’on place sur le sol lorsque la tempête fait rage et pleure dans la cuisine par le toit en verre qui fuit. Pleine d’eau enragée, pleine de pluie souillée, pleine de larmes célestes. On a remis le couvercle sur cette boîte qu’on a ensuite rangée, de peur de la renverser, au lieu de la vider dans l’évier et de la sécher délicatement avec le coin d’un torchon. Être comme un signal brouillé, une station radio que l’on arrive pas à capter, dans cette voiture qui part vers la côte, là où la mer est basse. Un simple grésillement, un triste brouillard informe. Celui qui nous enveloppe sur la lune, là où on a marché ensemble, il y a des années. Toutes les pertes se mélangent, les deuils sont multiples et semblent se rejoindre en une seule et même hydre terrifiante. Annoncer qu’on a perdu des êtres, parce qu’ils sont morts, ou parce qu’ils sont encore vivants, mais qu’ils n’appartiennent plus à notre vie. Pour de drôles de raisons.

Les tempêtes sont là,

tu m’as dit.

Il n’était pas très tard quand l’orage a éclaté

laissant le ciel jauni de toute cette électricité.

Seule, assise sur le doorstep

avec deux brûlures de cigarettes

C’était dans l’air depuis trois semaines

les éclairs ne pouvaient que tomber

me foudroyer.

Il paraît que je suis naïve,

moi j’appelle ça être sincère

Les tempêtes sont là,

tu m’as dit.

N’attendant que notre coup d’éclat

Emotions are like strangers in your house

They knock at the door or press the doorbell, once, twice, three times, and you hesitate to answer because you’re not expecting anyone. Eventually when you open the door, they face you in their very own emotional way. All red and bloated with anger, absolutely soaked in tears, laughing hysterically or they don’t even look straight in your eyes while twisting their fingers with guilt. Nevertheless, the type of emotion has little importance, as they all block the door with their foot – how rude is that – and enter the room without being invited to. The angry one screams to your face and puts the table on fire. The happy one jumps on your shoulders and tickles you until you want to go for a wee. The sad one is bringing a half empty bottle of white wine – gross – then curls up on your bed and crumples the sheets with the shoes that he doesn’t remove. The guilty one is following you everywhere like your shadow with his little sneaky face and whispers to your left ear what have you done? and to your right one I told you so. Those tossers are ruining your beautiful and neutral house. You don’t know them, they turned out uninvited and you don’t feel comfortable around them, even a bit cringe. He hasn’t texted you today and the loony ecstatic one meets the lonely drunk rag doll in your bedroom to catch your phone to send him five messages on Whatsapp followed by a sixth embarrassing one that you’ll have to explain later. The table is on fire, and so is the wooden floor, as hot as lava, so you have to bounce from furniture to furniture to avoid burning in hell. The guilty one shows you the screen of your phone and points with the nail of his index finger the two blue ticks. For three fucking days he’s pointing the two blue ticks and whispers to both your ear that that was a mistake and that you screwed up. The loony one tries to apologise to the guilty bastard who’s not listening anyway, but something else caught her attention and she’s currently typing Hey There Delilah but it’s played in an empty Toys R Us at 2:37pm with moderate traffic outside on Youtube to soothe the rag doll’s soul. This is a nut house. You might have to call the police if they carry on, but the angry pyro threw your phone away by the opened window. He got fed up with the guilty bastard rehashing the two blue ticks story like a broken record. On top of that stupid act – you need your phone – he writes on the wall in big red letters that NOTHING MATTERS. Where did he find this acrylic paint? Did he come with it?

Closed like a clam,

the water is as cold as ice cube

a migraine is tiptoeing behind my left eye

and the little dark spots are dancing like

throbbing light

We should be talking too, but

my feelings have been shut down

same as that place that some call work

everything is closed closed closed

closed like a clam

Le nin-nin

Un petit rectangle de coton blanc aux bordures orangées, à la maille aussi rassurante à caresser qu’un chat qui ronronne. Au bout de dix ans de tripotage journalier il était parti en lambeaux, mais il était toujours mon seul et unique fidèle partenaire. Rien ne pouvait nous séparer, pas même – et surtout pas – la machine à laver. Je refusais systématiquement que ma mère l’ajoute à la lessive, car de mes propres dires cela lui ôterait cette odeur si caractéristique qui lui appartenait. Ma propre odeur, celle de mes doigts, de ma salive, de mon sommeil et de mes pleurs. Lavé on lui arrachait non seulement son odeur mais surtout mes histoires silencieuses et mes secrets. Et ça ce n’était pas possible. Un mont déraisonnable de peluches emplissait ma chambre d’enfant dont une grosse courgette verte rayée de noir. J’ai revu une photo de cette peluche en triant mes affaires d’enfant, et je ne suis pas certaine que ça ait été une courgette finalement. En tout cas c’était un légume très amical. Peu de ces peluches ont atteint le climax de leur existence, qui était de dormir avec moi. Celui qui avait ce droit était une sorte de canard humanisé, portant une marinière et un tout petit béret de marin. Son sexe me paraissant indéfinissable j’ai décidé de lui attribuer deux identités, celle d’un garçon sous le nom de Pioupiou et celle d’une fille nommée Pioupiounette. Chaque soir j’expliquais à mon père lequel des deux allait dormir avec moi cette nuit-là, l’un étant plus rare que l’autre. Ma peluche était gender fluid, mais je ne mettais pas de mot dessus, pour moi c’était juste évident que la même peluche puisse être à la fois un homme et une femme. Si ces peluches avaient des prénoms – et d’ailleurs également des noms de familles fantaisistes écrits sur un bout de cahier Clairefontaine accroché dans leur dos avec du scotch – mon carré de coton blanc, mon doudou, portait celui de nin-nin. Ce nin-nin était partout où j’étais, dans le lit, à table, dans le jardin, sous le lit, dans le cerisier, et aussi chez mes grands-parents. Mon papi faisait des blagues, moi j’étais trop petite pour les comprendre, mais je savais qu’il m’embêtait parfois, juste pour rire. Un jour on a rigolé plus que les autres car il a fait tomber mon nin-nin égaré dans son verre de whisky. Ou alors il a versé son whisky sur mon nin-nin, va savoir. Alors ma mamie a pris mon nin-nin trempé entre ses doigts et m’a expliquée qu’on allait devoir le laver, car sinon il allait sentir le whisky pour toujours. Et peut-être même qu’elle m’a dit que j’allais être saoule à suçoter ce tissu plein d’alcool. Alors je l’ai senti et effectivement, mon nin-nin avait perdu mon odeur de salive et de sueur, simplement remplacée par une odeur de comptoir poisseux. Mais j’ai trouvé cette histoire tellement drôle, mon papi, son whisky et mon nin-nin, et j’ai tellement rigolé, que j’ai tendu mon nin-nin à la machine à laver sans même sourciller.

You do deserve more than a weatherspoon (a declaration of friendship)

_

Fake lashes and centre parting

Gold skin, your tan is daunting

Your dress is tight and my lips are pursed

When I see you walking in front of my face

It’s like I turn the tv on and watch Love Island

_

Just below the line of his Calvin Klein

or crossing his chest, hairless but shiny

Not to my taste, eyes closed strongly

listening to the sound of his mother tongue

only

_

And us, matching helmets,

matching distress,

Eating Mr Whippy and arancinis

hiding in the shade on the beach

entering the shed to avoid the bitch

easy peasy as saucy besties

_

If the rabbit is a typo

and the men are either growers or showers

You’ll rise or die under the water

If only I’m allowed into your bubble again

that could be us quietly watching the rain

_

But never oh, never

let him push the doors of a Weatherspoon

because you deserve more,

really, you do deserve more

than something cheap and soggy