Jour 6 – Samedi

Il y a des jours sans, sans envie, sans odeur, sans goût, sans rien,. Et il y a les autres; les journées qui se cuisinent à coup de farine, de sucre roux et de beurre, qui se boivent avec des bières de squelettes, qui se pressent contre le matelas de yoga, en écoutant le mobile qui s’entrechoque, dehors. Ah, dehors…

 

Jour 5 – Vendredi

Le saucisson & le cheddar

Heureusement que j’avais acheté du saucisson à la noisette, dans cette petite épicerie française, pas très loin de là où je travaille. C’était pas en prévision, non, je n’avais aucune idée de ce qui allait arriver, mais pour moi, pour le plaisir d’avoir du saucisson, comme à la maison, comme chez mes parents. Le souvenir du saucisson que coupait mon père, celui qu’il servait toujours sur la même planche en bois, avec les mêmes cornichons et les mêmes petits oignons blancs au vinaigre. J’adorais manger le saucisson, toujours enlever la peau autour, prendre le temps de piocher dans le pot, de quoi accompagner la tranche avant le dîner. Avec ça, j’ai acheté un cheddar, un mild vintage, pour avoir un peu de goût. C’est pas une marque, c’est pas celui entouré de cire noir, c’est pas écossais, mais il fait le job, en attendant que je reprenne le mien, de job. Alors un cheddar de supermarché et un saucisson d’épicerie, c’est un peu à l’image de ma vie d’ici.

 

Jour 4 – Jeudi

J’aime être dans mon nid, seule, avec une couverture sur ma tête, huit oreillers autour de moi et une peluche. Celle-ci s’appelle Odette, c’est une autruche, très douce. J’avais un petit chat avant, mais il est chez son autre parent, il a la garde. Alors moi je reste avec Odette. Parfois elle est sous ma tete, parfois à mes pieds, parfois à portée de main mais souvent tombée du lit où je la repêche le matin.

Quand je me sens clouée sur place, une panique s’installe à l’intérieur de moi, une angoisse si forte qu’elle a sûrement une forme, un poids et une texture. Elle fait partie de moi maintenant. Elle s’est installée à l’intérieur de mon corps comme je me suis installée dans ma chambre, avec trop d’affaires, trop de bagages, ceux de ma vie d’avant. Mon angoisse elle a encore ses baguettes chinoises, ses dizaines de tasses, ses coquillages et ses pierres ramenées de voyage. Elle sait pas quoi en foutre mon angoisse de tout ces bibelots, alors elle les a foutus sur mes étagères et elle a jeté ses chaussures dans un coin. Elle s’en fout de faire le tri, de ranger et d’arranger. Parfois je pense que cette angoisse elle est comme Odette, toujours là meme quand on ne la voit plus. Genre là elle est cachée, et elle pense que je l’ai oubliée. Mais je la sens quand je vais me coucher le soir. Alors je la sors de sous le lit, et je la serre fort, très fort, pour la rassurer, mon angoisse. Et je lui dis, « tout va bien se passer, promis ».

C’qui me fait pleurer c’est pas la solitude,
Non ça j’ai plutôt l’habitude.
C’est plutôt que tout change,
Tout le temps.
Toujours.
Y’a pas une seule molecule qui reste en place.

Et on nous invite à construire quelque chose de stable,
Sans attendre que ca s’pète la gueule.
Et on y croit,
On construit, tous les jours. Un peu plus.
Et un jour on se réveille,
Et on est tout seul.
Et on se reveille,
Et il n’y a qu’un nid autour de nous.

Jour 3 – Mercredi

On était bloqués chez nous. Paresse forcée, dans une chambre qui ne dépasse sans doute pas les 15 mètres carrés. Ca me rappelle Paris, la chambre de bonne, les 6 étages sans ascenseur, les toilettes sur le palier et la vue sur un bout de Tour Eiffel. Oui je me souviens maintenant, j’avais un tout petit balcon dont j’étais fière, je pouvais me pencher sur la balustrade et voir au loin, Pasteur et son institut, les scooters garés en bas de l’immeuble et cette Tour Eiffel au loin, qui scintillait toutes les nuits. Ca m’apaisait, lorsque je me sentais seule. Car j’étais souvent seule dans cette chambre. Alors j’écrivais beaucoup dans un vieux carnet, je peignais à même le sol, car j’avais pas de table. J’abuse un peu car j’avais une table qui se repliait, un bout de plastique noir qui pouvait m’accueillir moi et mon bol de ricoré. Oui je buvais encore de la ricoré à cette époque, ce faux café que j’adorais. Mais je préférais rester par terre, sur mon futon qui a vécu tant d’événements, vu passer tant de jambes nues. Alors du coup je regardais des films, des films bizarres que mes connaissances bizarres me conseillaient, et je les regardais, j’avais pas peur chez moi, toute seule. J’étais forte, j’étais grande.

12 ans plus tard, je suis de nouveau seule, dans une chambre différente, avec les toilettes sur le palier, mais aussi la douche, et la cuisine. Une vraie grande maison anglaise, avec du parquet et dans ma chambre, une grande fenêtre qui donne sur un jardin. Mes plantes squattent tout mon bureau, que je leur ai laissé. Mais parfois, quand je m’assois à ce bureau, et que je regarde entre les plantes, par la fenêtre, je vois un renard qui prend le soleil sur un toit, un écureuil qui saute et des enfants qui gigotent pieds nus sur un trampoline. Parfois, quand je m’assois à ce bureau, j’ai de nouveau envie d’écrire. Comme aujourd’hui.

Tu es le remplaçant, le à-coté,
mais pourtant tu es si important que tu pourrais l’emporter.

Mais je n’ai eu aucune nouvelle de toi,
l’autre, le premier, le seul.
Personne ne peut comprendre
à quel point tu es là.

J’écoutais Julien, France et Michel.
Beaucoup, en roulant, en pleurant, en bougeant la tête.

Il n’y avait rien d’autre à faire.
À part courir, peut-être, loin, très loin,
et m’échapper le long de l’eau et des parcs.
Refuser de rester, d’affronter.

Juste disparaitre peut-être aussi.
Mais ça apparement c’est interdit.
Ça ne se dit.

Alors comment on fait pour continuer?