Mettre les pouces en terre, les deux, tête en avant, cul par dessus tête, en culbute, dans la terre moite et fertile, se bouturer soi-même, se planter comme une asperge ou comme un échec, mais ça fait du bien de se planter, c’est retourner à la terre, se planter c’est revenir à soi, rentrer à la maison, c’est assembler un puzzle en papier de soi, enfin de soie, je veux dire, fermer la porte aux courants d’air, entr’ouvrir pour laisser respirer mais retenir son souffle en posant une nouvelle pièce, se planter c’est sourire de toutes ses dents ébréchées et mal alignées mais sourire quand même, c’est enraciner son corps pour que nos rhizomes se rejoignent dans la nuit, quand plus personne n’a les yeux ouverts pour se dire témoin, se planter c’est envoyer un message de trop, c’est rater sa fin et proposer une fin alternative, c’est envoyer un message de trop encore mais arrêter de rougir en y repensant, se planter c’est dire au revoir trop tôt, ou trop tard, c’est vivre avec une famille qui n’est pas la sienne, avoir quatre papa à bientôt trente ans, se planter c’est donner son coeur en apéro et ne plus avoir faim pour le plat, c’est avoir une frange bicolore blonde et brune, et penser à Agnès Varda, se planter c’est s’écorcher le genou pointu sur le goudron chaud et caresser la cicatrice de la pulpe du doigt, c’est s’asseoir tous les jours sur la même chaise et respirer. Se planter c’est se faire pousser.

Si j’avais une app pour noter ma journée sur dix, comme celle que j’utilise pour suivre le cours du cycle de mes règles, je lui aurais mis un solide deux, en pressant bien le bouton vague à l’âme. Ce genre de jours maussades, où tout fout le camp, comme du rouge sur du blanc. Pourtant j’ai mis mon joli crop top rose fluo, celui qui vient de Glasgow, et les sandales qui ont créé une marque de bronzage en carré sur mes pieds, qui ne veut plus partir depuis plus d’un an. Mais déjà en haut de la côte, à peine partie, je dois enlever mon masque car je n’arrive pas à respirer en roulant et je me rends compte que les rues sont déjà plus polluées et que c’est le jour de la réouverture des magasins. Une queue immense devant Primark, ça me dégoûte. Je n’arrive plus à porter mon masque, j’étouffe. J’étouffe aussi de voir autant de gens, partout, englués comme des mouches, à tourbillonner sur eux-mêmes. Les trottoirs sont trop petits, et je suis cernée par leur corps qui me dégoûtent, j’étouffe. Le bruit est lui aussi assourdissant, les voitures hurlent, le métro aérien enrage en faisant vibrer le tunnel sous lequel je transpire. Je sens mes épaules crispées, ma poitrine scellée, mes intestins noués derrière la peau de mon ventre, je parviens même à percevoir cette petite douleur au creux du corps qui m’avait finalement quittée. Enfin je pensais qu’elle m’avait quittée, apparemment elle était juste sous anesthésie. Ce sont comme des cris dans ma tête qui ne veulent pas se taire. Vite retrouver ma maison. Vite retrouver mes colocataires. Vite retrouver ma chambre, mon tapis tunisien avec un baobab dessus, et ma tasse Holybelly de deux-mille-quinze. Et quand tout est calme, de nouveau, aller chercher la petite douleur au creux du corps, pour lui poser des questions, comme un flic zélé. D’abord je lui promets de ne plus essayer de l’endormir mais de l’écouter, du matin au soir s’il le faut. Elle me raconte qu’elle ne sait pas comment lutter contre les enfants de New-York, elle qui est une petite douleur de campagne, elle qui ne connaît pas ses tables de multiplication ni comment appliquer un pourcentage, elle qui parle un second language mais ne sait pas comment être aussi polie avec les comptables. Ma petite douleur me confie qu’elle n’aime pas discuter avec ceux qui ne lui posent pas la question et toi? ou pire encore qui n’écoutent pas ses réponses aux et toi?, qu’elle se sent comme un marche-pied sur lequel on grimpe pour atteindre l’étagère du haut, qu’elle pense parfois qu’elle pourrait glisser du creux de mon corps et se dissoudre sur le sol sans que personne ne s’en aperçoive, sans que personne ne mette sa paume brûlée par le soleil pour la recueillir. Elle me dit qu’elle a eu beau offrir toute sa douceur de petite douleur, ses sourires, son sommeil, son appétit, sa santé, qu’elle a eu beau s’affamer, se noyer, s’enfumer, se priver et tout quitter, on l’a balayée en dix minutes, là, dans un pub rempli de chiffres et de boîtes en carton vides.

My last trip to the offy

Done with the quick laid-back shopping where you idly grab a chocolate bar with crunchy caramel, a bunch of cheese wrapped in red wax and a packet of those little scampi & lemon flavoured fries stuff that no one knows the name of. You don’t even know what you will get before entering the shop, you’ve been driven by your instincts. And your instincts fancy a quick fix, a sugar rush, caramel stuck in your molars, salt on your lips, sticky fingers and a distant headache after this disgraceful feast along a content feeling. You had what you craved for. You were addicted to those late trips to your local off licence, wearing nothing but comfy pyjamas and Birkenstocks. No one to judge you in an off licence, everyone you cross paths with is doing the same as you. You just have to glance at their arms – no one is using a metallic basket in such a place, you’re not here to linger, except some strange people from time to time doing their real food shopping – and notice a pile of random items they hold like an unwanted child. Anything to reach the £3 card minimum spend which is clearly the most annoying rule in the entire world. However, you know that a chocolate bar, a bag of sour candies and a pack of crisps will do. You can always add three clementines you didn’t even choose properly to reach the amount required while the shop owner waits, crossed arms over his chest, for you to decide if you want to give up your treasure or spend a little bit more. Because now you’re spending £4.59, and that wasn’t your initial plan. During the day, there is always an occasion to enter the small cluttered shop. If you join someone you’ll automatically stop by, to grab fours cans of Pilsner or two of IPA, it depends of the type of person you’re meeting in the park. When you arrive at the counter, the owner is always watching his little top right corner screen, not paying you too much attention, but enough to feel like you’re a human being, knowing that you could easily start complaining about your lack of sleep or the text you’re waiting from this guy you’ve just met. He would listen to you but, you’re not taking advantage of that, you end up giving a shy smile. About the screen, you always wonder what he’s watching all the time, you barely see the images and the sound is not coming clear. You must think to ask the next time you’re going back to the off licence.

L’auto-école. Un lieu sordide où des adolescents en jogging Adidas s’entassent pour répondre à des questions sur des priorités à droite et l’autorisation de stationnement les jours impairs. Se garer en épi ou en bataille, s’engager en premier sur une voie rétrécie, à combien rouler sur cette section d’autoroute, la distance à respecter pour ne pas mettre autrui en danger. Le système est bien huilé, lorsque l’adolescent répond correctement aux questions durant plusieurs sessions il gagne son ticket d’or pour passer le code de la route. Les petits boitiers sont certes amusants, mais les chaises sont inconfortables et grincent dans le silence qui entrecoupe les questions posées par une voix robotique et féminine. Personne ne se parle, personne n’est ami avec ses compagnons de code ; pourtant tout le monde passe le code en province, mais elle se retrouve toujours toute seule sur sa chaise en plastique qui grince. Il y a bien des gens qu’elle a croisés dans l’unique rue du centre-ville, mais elle ne connait même pas leur prénom, ils viennent d’autres lycées, ont une autre origine sociale, et finalement elle ne peut que partager un sourire gêné avec eux lorsqu’une question est capillotractée ou trop cheloue. La seule personne qu’elle aime bien ici, c’est la fille de l’accueil, elle est douce et lui sourit tout le temps. Elle sait bien qu’elle n’a pas envie d’être là, qu’elle va passer son permis juste parce qu’elle habite dans une ville de province, alors qu’elle va déménager bientôt, dans une ville où l’on ne conduit pas de voiture, où l’on s’assoit dans un grand ver automatisé que d’autres appellent la rame de métro. Elle y montera une fois dans la cabine du conducteur de la ligne 10, et ils rouleront ensemble sur quelques stations. Est-ce qu’elle oserait encore interpeller l’homme lors de son changement de poste sur le quai, et lui demander de grimper dans sa cabine, juste comme ça, pour voir? Bref, elle sait que passer le code n’est pas une de ses priorités, mais elle veut se fondre dans la masse. Elle y passé tellement d’heures dans cette salle aux rideaux tirés, avec au fond la petite pièce où les moniteurs boivent un café avec trop de sucre. Elle la connaîtra cette salle, car elle pleurera lors d’une leçon de conduite, et le moniteur l’emmenera dans cette petite pièce où elle boira elle aussi un café soluble trop sucré sous les regards lourds de sous-entendus des autres élèves. Néamoins, elle n’avait eu aucune envie de flirter avec ce moniteur, il avait juste été trop dur avec elle lors d’un créneau et il faisait amende honorable en l’entrainant partager un café, avec lui qui a le permis, qui est le parfait petit produit de province. L’aimait-elle un peu plus que l’autre? Celui qui l’emmenait chercher ses potes à leur domicile et faisait des doigts d’honneur à ceux qu’il reconnaissait sur les trottoirs. Alors oui elle rigolait, ça c’est sûr, mais elle avait quand même loupé son permis la première fois, faute de pouvoir faire des doigts d’honneur aux passants. On en était pas encore là, puisqu’elle est toujours assise sur cette chaise trop bruyante à presser A, B, C ou D pendant une heure. Elle passera le code une première fois et l’examen tiendra lieu sur la base militaire de sa ville, appelée la base 105. Elle loupera son examen, pas de beaucoup non. Une erreur de trop. Mais les mois passent, et à la rentrée elle va partir, il faut donc faire vite. On l’inscrivit à un stage de formation accéléré et intensif, à peu près cinq heures de code par jour pendant trois jours. Il fallait bien ça pour qu’elle imprime les sorties de rond-point et autres panneaux triangulaires. Elle ne se lève plus à la fin des sessions, elle reste assise toute l’après-midi au même endroit, désormais tout à fait à l’aise, comme chez elle. Elle dit bonjour aux joggings Adidas, et voit même passer un sac Longchamp, l’original, de temps en temps, à qui elle ne dira jamais bonjour. Il y a des différences aussi larges que des ravins, et elle n’a pas le temps ni l’énergie de construire un pont entre chaque crevasse. Elle se rend compte qu’il y a là un garçon comme elle, assis depuis trois sessions. Soudain, elle réalise qu’elle sent le graillon et elle se demande s’il peut le sentir depuis sa place. Elle ne sait pas s’il est en stage intensif lui aussi, ou tout simplement passionné par la théorie de la conduite. Elle ne se souvient pas s’ils ont souri lorsqu’ils se sont croisés du regard, ni même s’ils se sont croisés du regard tout court, mais elle sait qu’elle ne l’a jamais vu avant, que ce soit ici ou en ville. Il est tout bonnement apparu, le jour où elle sentait le graillon. En sortant de l’auto-école ce jour là, elle a besoin de marcher, il est encore tôt. Il est encore tôt et il fait beau. Elle porte sa robe noire avec des fleurs rouges, qui est repliée à la taille pour en faire une longue jupe. Face aux magasins Printemps, signe de toute bonne ville à moyenne densité, elle s’apprête à traverser, quand elle reconnut le garçon de l’auto-école. Il lui jeta un regard en coin et lui tendit la main, comme pour la lui serrer, mais à la place il y glisse un bout de papier sur lequel est griffonné un numéro de téléphone et un prénom. Ah bah ça alors! comme dans un film de Klapisch. Elle a pensé que c’était sûrement une blague, qu’elle allait se retourner et le voir ricaner de sa naïveté. Mais quand elle s’est retournée et il avait juste disparu. Quels sont les messages qu’ils se sont échangés ce soir-là et tous les jours qui suivent, elle ne s’en souvient pas, mais ils se sont revus rapidement, peut-être même pendant une session de code. Elle lui a prêté un de ses pulls Lacoste, le blanc, trop grand pour elle, acheté à Emmaüs. Lui, un foulard en soie Hermès, un vrai, qu’elle porte pour aller boire des demi au bar avec ses amis. Elle fait même une tâche dessus, mais elle s’en fiche un peu, elle ne sait pas vraiment prendre soin de ses affaires. Il lui raconte qu’il est riche, très riche, mais elle voit bien qu’il est triste, qu’il y a quelque chose qui cloche chez lui, comme un ressort cassé. Elle est persuadée qu’il aurait tout abandonné, là tout de suite, juste pour se sentir profondément heureux rien que dix minutes. Un jour alors qu’ils surplombent la ville, il a remonté la manche de son sweat, et elle a vu les marques, peu profondes mais nombreuses, sur son avant-bras. La peau avait rougi et gonflé, là où le bout de verre s’était posé. Avait-il fait ça pour l’impressionner? Ou lui faire peur? Elle se sent complètement impuissante face au garçon de l’auto-école. Pour lui porter chance le jour de son examen, il lui a apporté son doudou d’enfance, c’était un petit lapin gris, vieux et doux, avec une odeur un peu sucrée. Ça lui a porté chance, elle a réussi son examen. Ils ont même été lui acheter une Sophie la Girafe car elle lui a confié que c’était son jouet de naissance – comme l’ensemble des bébés français des années 90, mais qu’elle ne l’avait plus depuis bien longtemps, perdu entre deux déménagements de ses parents. Alors il a tenu à ce qu’ils aillent dans une grande surface et à lui offrir une nouvelle Sophie, absolument vierge de toute morsure, qu’elle a toujours quelque part dans un carton dans un garage. Le jour où elle a décidé de ne plus le voir, elle a posé le lapin en peluche sur le pilier de son portail pour qu’il vienne le chercher – elle ne sait pas où il habite, et lui son pull sur un banc où ils avaient l’habitude de s’assoir. Elle est arrivée trop tard pour le récupérer, le pull. Quelqu’un l’avait déjà pris. Ou alors il a menti et l’a gardé – elle préfère autant croire à cette deuxième hypothèse. Le lapin avait lui aussi disparu, mais dans les mains de son propriétaire. Il a laissé une lettre à la place, parfaitement manuscrite. Elle aussi est dans un carton, toujours dans son enveloppe. Il y parlait d’amour. Peut-on vraiment aimer quelqu’un quand on s’aime moins qu’on aime un éclat de verre.

Elle m’a dit que ma vie serait du miel si je le voulais, mais je préfère mettre de l’huile de coco et de l’huile de ricin sur mes cheveux plutôt que de vouloir quoi que ce soit. Les nuages de l’autre côté de ma fenêtre sont sombres, menaçants et gorgés de la pluie qui ne tombe pas, comme en suspend. Elle non plus ne veut rien, rien d’autre que de rester assise dans son nuage. C’était plus facile de brûler dehors que de se noyer dedans. Me revoilà clouée à ma chaise, retour à la case départ. Pour une gorgée de vin blanc de trop. Pas le Gavi, non lui ça allait, il était élégant, fin et ne me voulait pas de mal. Le dernier par contre – aussi vierge d’identité que le soldat inconnu, était comme un ennemi sournois, celui qui te pille de l’intérieur, le cheval de Troie du vin. Il roule sur ton palais, macule tes dents et fait couler la salive sur ta langue. À l’intérieur de ton estomac il vient donner une petite claque au démon qui s’y trouve, pour le réveiller et lui proposer une liste de choses stupides à faire, qui vont d’envoyer un message bien épelé mais embarrassant à rouler en voiture sur l’autoroute en direction d’une boîte de nuit de province, d’être attaché sur une chaise par du chatterton et projeté dans une pente à prendre un noctilien dans Paris. La liste est longue, ridicule et fantasque. Ce vin blanc, il n’est pas bon, tu ne l’aimes pas, tu le trouves même un peu dégueulasse, mais vas-y gaiement car on te ressert, alors tu acceptes non sans un petit plaisir coupable. Celui d’être sur ce toit, avec le soleil qui se couche, un épais pull marine qui appartient à une autre sur les épaules ; un peu plus et on aperçoit le stade d’Arsenal qui n’est pas loin, et la maison aux imposantes statues canines. Rien d’autre n’a d’importance à ce moment-là, ces trois derniers mois sont tombées aux oubliettes, pour une gorgée de vin blanc de trop.

Elle m’a dit que ma vie serait du miel si je le voulais. Si je le voulais.

J’ai marché dans l’herbe haute brûlée par le soleil, après avoir traversé le pont au cornichon. Il y avait un petit bateau qui passait avec, sur sa coque avant, un chien blanc. Il ressemble étrangement à George the dog. Ce chien que tout ceux qui ont un jour arpenté le quartier de Shoreditch connaissent. Je tenais mollement le guidon de mon vélo, habituée des environs, je ne prêtais pas vraiment attention à là où j’allais ou au chemin que j’empruntais. Je portais ma petite combinaison bébé kodak, comme elle disait, celle rayée bleu marine, rouge et blanc. J’ai brossé mes sourcils, ils paraissent plus fournis. Juste au cas où. Au cas où quoi? Juste au cas où je me retrouve dans une situation où je me dis « j’aurais dû brosser mes sourcils », ça peut arriver. Prévoir le coup, toujours. Alors mes sourcils brossés et moi on a posé notre vélo au milieu des orties, que je brave en simples birkenstock, les pieds autrement nus. Peu importe les orties et les ronces, j’avance vers les grands sureaux pour en cueillir les fleurs blanches. Un pote chef m’a montré la fleur correcte à trouver, pour éviter de m’empoisonner avec une mauvaise plante, comme le mec dans Into the Wild. Film qui m’a énervée par ailleurs, pour son hypocrisie, et pour bien d’autres raisons que j’ai depuis oubliées. Je range les gens dans deux catégories bien distinctes : ceux dont Into the Wild est l’un des films favoris, et les autres. C’est sûrement très réducteur mais il faut bien organiser le monde autour de soi, lui donner une grille de lecture, des bons et des mauvais points. Alors oui ce film à la con c’est un très mauvais point. Mais tout peut être sauvé par la combinaison d’un bon signe astrologique et de son ascendant. Le signe lunaire est un plus, mais soyons sérieux, peu de personnes connaissent leur signe lunaire. Et encore moins ce qu’il représente, c’est-à dire, les émotions, les peurs, les humeurs, les obsessions et j’en passe. Le mien est en gémeaux, et ça c’est bien le bordel. C’est moi quand je suis toute seule dans mon lit et que je n’arrive pas à dormir à trois heures du matin, c’est moi quand je panique en attendant un message, c’est moi quand finalement je reçois ce message mais que ce n’est pas ce que j’espérais, c’est moi quand je rigole toute seule, c’est moi quand j’ai une boule d’énergie dans le coeur, c’est moi quand j’ai une épiphanie. Ça cogite, ça s’adapte à tout et tout le monde, ça mute, ça part dans tous les sens. Je n’ai pas de crise d’adolescence, ni de crise des 25 ans, non plus celle des 30 ans, des 40 ans et j’en passe, mais une crise continuelle, à chaque seconde de mon existence. Tout est possible, tout est contingent, tout peut se passer ou non, et ça, ça donne le tournis. J’y pense, brosser mes sourcils, c’est si trivial, si commun, mais brosser mes sourcils c’est l’une des choses que je peux contrôler, tout en gardant ma lune en gémeaux.

Impossible de dormir, les yeux sont grands ouverts dans le noir, seule la lumière de la lune se reflète dans le miroir circulaire accroché au mur, créant sa jumelle à l’intérieur de la pièce. Il fait trop chaud sous la couette, c’est à cause des plumes dans le duvet. Alors elle sort sa jambe qu’elle enroule au dessus de la couette, mais ça lui donne encore plus chaud, comme enroulée autour d’une présence. Sors de là, sors de mon lit, tu n’as plus rien à y faire, pense t-elle. Elle repousse le tout du pied, rageusement, fous moi la paix! et s’allonge sur le dos, les bras en croix, essayant de respirer par le ventre, comme si elle écoutait une méditation guidée, la dernière chose qu’elle avait bien envie de faire. Pourtant il est deux heures du matin, pourquoi n’est-elle pas fatiguée? Elle est agitée, et pas seulement physiquement. Elle entend la petite fille dans la pièce du dessus, qui se met à gémir et pleurer, probablement perdue dans un cauchemar. La lumière du couloir s’allume, elle entend des pas, ceux du père qui ouvre la porte de la chambre de sa fille pour la calmer. Les gémissements s’atténuent. Des pas, de nouveau, puis la lumière s’éteint. C’est dommage car pendant cinq minutes elle ne pensait plus à elle, mais aux cauchemars de la petite fille. Et finalement, elle revient à elle-même et s’interroge, que se passe-t-il si elle fait un cauchemar désormais, comme elle avait l’habitude d’en faire, quand elle se redressait dans le noir, qu’elle s’asseyait sur le lit et qu’elle prononçait un vrai charabia, ou qu’elle gémissait aussi parfois, apeurée. Comme cette fois au centre équestre de Jouy-sur-Eure où elle avait réveillé les autres, la nuit qu’ils avaient tous passée dans le foin, après une veillée où l’un des garçons lui avait appris le mot vénère. C’était la première fois qu’elle se rendait compte qu’il lui arrivait d’être somnambule. Aujourd’hui il n’y a personne pour allumer la lumière, lui caresser le dos et la rallonger. Personne pour lui dire que ses cauchemars ne sont pas la réalité. Personne à réveiller quand elle a les yeux grands ouverts dans le noir depuis maintenant trois heures. Alors elle se parle toute seule, se tapote la cuisse pour se témoigner de l’affection, tourne mille fois dans sa main une pierre de quartz rose pour s’occuper les mains, déverrouille son téléphone car elle a peut-être reçu un message depuis, mais non rien, personne n’est réveillé à cette heure-là, et même si c’était le cas, sûrement pas en train de lui envoyer un message. Elle se traite de saucisse car elle sait pourquoi elle n’arrive pas à s’endormir, elle pense trop, elle crée des petits scénarios dans sa tête qu’elle réalise ensuite avec peu de moyens. Cette nuit-là elle est contrariée, elle repense à son après-midi, à quand elle a crié au téléphone, avec les gens autour qui l’entendaient, mais il fallait qu’elle crie, il fallait qu’il entende ses mots de sa bouche, encore. Elle l’aurait frappé s’il avait été là. Mais elle a crié. Et crier c’est comme frapper, ça fait tout aussi mal, et pas seulement à celui qui intercepte le cri. C’était tous ces petits films qu’elle passait et vivait dans sa tête, au lieu de fermer les yeux et de regarder ses pensées avec détachement, comme un paysage depuis un train à grande vitesse.

La fin d’une histoire peut être décevante, si insignifiante qu’on la qualifie de non-évènement même. Rien de plus qu’un sachet en bioplastique compostable rempli d’un tee shirt fraîchement lavé, une culotte blanche en coton – propre elle aussi – une photo prise à l’étranger et un mobile fait de bois, de laine et de petites clochettes dorées. Le sachet est tout doux sous la pulpe de l’index. On ouvre la porte, en tournant la clef dans la serrure car personne n’est sorti de la maison aujourd’hui, on jette un oeil anxieux au monde extérieur – il y a trop de soleil, il fait trop chaud, c’est presque désagréable – et lorsqu’on baisse le regard, on le voit, ce petit sachet légèrement vert, fait pour y jeter les épluchures et le pain rassis. Mais à la place, on y a jeté mes affaires, on a composté une partie de mon histoire. Après tout peut-être que ça fera un bon engrais. Je l’ai pris entre mes doigts, ce petit sachet, tout craintif, comme s’il s’excusait d’être là, de déranger, de remuer la boue qui était finalement retombée, lentement. Comme un café turc, attendre que le marc de café se dépose au fond de la tasse avant de la porter à ses lèvres. Alors j’ai reposé le sac et j’ai attendu que les émotions en tapissent le fond, puis tout doucement je l’ai vidé, en prenant soin de ne renverser aucune d’entre elles sur le parquet de ma chambre. Je venais tout juste de passer l’aspirateur.